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Le minhag et la Fête
de Yitro
par le Rav Yehoshua Ra'hamim
Dufour
à partir des ouvrages
de nos Sages
Site Modia : http://www.modia.org
Question
Les juifs tunisiens, célèbrent la "fête de Yitro" le jeudi
qui précède la lecture de la paracha Yitro. Or, il n'en
est fait nulle part allusion dans la Torah ; des communautés auraient-elles
le droit de créer de nouvelles fêtes dans le judaïsme
?
Pour répondre à cette question, il faut la décomposer
en deux :
- qu'est-ce qu'un minhag ou coutume ?
- qu'est-ce que cette fête de Yitro ?
I - Qu'est-ce qu'un minhag ou coutume ? Quelle en est la validité
?
En ce qui concerne les us et coutumes ou minhaguim (minhag,
au singulier), il n'est pas toujours clair de savoir s'ils sont référés
à la Torah ou non (Houline 28 a, Meguila 31). Cette question touche
à la plus vive sensibilité populaire car toute coutume est
la forme la plus affective du lien entre les générations
familiales (Voir Meguila 19 b, Êrouvine 21 b, Berakhote du talmud
de Jérusalem 1, 5, 3 b). Il nous faut donc avancer très
prudemment et sérieusement dans l'analyse.
Force du minhag
L'expression : minhag avotéihém béyadéhém
(le minhag des ancêtres est dans leurs mains, Chabbate 38
b, Irouvine 104 b, Taânite 28 b), sous-entendrait que les descendants
l'ont reçu en héritage et ne peuvent le modifier (Qiddouchine
37 b.) ; osons dire que, dans les débats de la vie courante, cela
est souvent utilisé comme un argument d'autorité très
simple pour défendre sa propre pratique, quelle qu'elle soit. Le
traité Sanhédrine 20 b s'exprime avec force : minhag avotéinou
torah hi, la coutume de nos ancêtres, est Torah.
Également l'expression : Minhag Yisrael Torah hi
(Maté Éphraïm 610) ou Minhag avotéinou,
minhagane chél Yisrael.
Abbayé l'amora emploie la formule naqtinane (est admis
chez nous) pour indiquer qu'il va donner à l'appui du problème
une tradition de halakha reçue de sa tradition, et Rachi le précise
:
massoréte avotéinou, minhag avotéinou
la tradition transmise par nos pères, de génération
en génération.
Risques
Les Sages ont été sensibles au risque d'immobilisme ou
de transmission de coutumes erronées qui pouvait en découler
car la fidélité affective à des erreurs récentes
des dernières générations peut ainsi conduire à
des traditions nouvelles contraires à la Torah ; c'est pourquoi
les Sages ont apporté des règles sûres et faciles à
comprendre pour trier le pur de la fantaisie crédule ou de l'imitation
des coutumes locales d'autres peuples, surtout quand on invoque le principe
exact mais parfois mal compris :
minhag mévatél halakha (la coutume annule la halakha,
Yérouchalmi Yévamote).
En fait, ce principe exact ne s'applique que pour un minhag qui
est "antique". Le Séfér Hakkéritoute (4, 3, 19) le
dit explicitement, en reprenant la suite de ce texte :
minhag ché amrou ché mévatél halakha
minhag vatiqine
un minhag dont on dit qu'il annule la halakha est le minhag
ancien, minhag vatiqine ;
et ce n'est pas seulement celui que l'on a vu pratiquer soi-disant
"depuis toujours".
Et le Séfér Hakkéritoute ajoute nettement et délicatement
l'adage :
aval minhag ché eïn lo réaya mine hatTorah eïno
élla kétoêh béchiqoul haddaâte
mais le minhag qui n'a en lui rien de la Torah n'est rien d'autre
qu'une faute de jugement.
Le minhag ancien
Il faut donc distinguer entre ce que l'on appelle un minhag vatiqine
(qui
vient des anciens) et celui que l'on a vu pratiquer par les générations
précédentes mais qui pouvaient être des usages qui
se sont détériorés lors de l'assimilation qui a marqué
ces générations occidentalisées qui faisaient beaucoup
de compromis. Le minhag vatiqine est celui qui remonte à
la tradition effective et continue.
Donc, seul un talmid 'hakham (disciple des Sages) instruit dans
toute la tradition de la Torah et dans l'histoire de la tradition d'une
communauté particulière peut se prononcer sur ces questions,
et les particuliers confrontés à ce problème ne doivent
pas s'en référer à leur seule fidélité
affective envers leurs proches, ni à leur jugement insuffisamment
éclairé. On ne peut se permettre de se tromper en ce qui
concerne la Torah elle-même.
"Le" critère
Donc, la base de jugement est ce que dit le texte du Yérouchalmi
: certes, le minhag annule la halakha mais à condition qu'il s'agisse
d'un minhag vatiqine ; mais un minhag qui n'a en lui rien de la
Torah (chééine lo réiya min hattora) n'est
rien d'autre qu'une erreur de jugement (éino ella kataoute béchqoul
hadaâte).
Le discernement
Les principes de discernement sont donc bien posés par la tradition
qui a toujours été affronté à ces questions.
Spécialement, comme vous le dites, quand on découvre des
coutumes d'une communauté, et que l'on ignore.
Le Rav Ôvadia Yossef, Richone létsione, recense
24 règles s'appliquant aux minhaguim, dont celles-ci :
- ce que la Torah permet, si on y applique des interdits, ils viennent
des rabbins qui sont des Sages et décisionnaires reconnus et habilités
(talmidéï 'hakhamim, posseqim) et ce ne sont pas les
particuliers qui ont la compétence pour se prononcer à leur
sujet ;
- quand un minhag est en contradiction avec une prescription
de la Torah, on ne peut pas lui appliquer la règle (minhag
mévatél halakha, le minhag annule la halakha) ;
- un minhag qui ajoute des interdits qui conduisent à
faire des transgressions de la Torah, c'est une mitsva que de l'annuler,
etc.
La technicité et la gravité du problème exigent
donc une grande connaissance des règles en la matière.
En fait, la source de la majorité de ces coutumes diverses vient
de la dispersion du peuple juif, car lorsque le Sanhédrine, le Béit
dine Haggadol, existait à Jérusalem et assurait l'unité,
il n'y avait pas de disputes au sujet de ces coutumes : il en établissait
la validité et leur diversité éventuelle ne faisait
que correspondre clairement aux différentes voies de la transmission
qui sont une nécessité comme nous le verrons en fin de ce
texte.
Yérouchalmi Yevamote, 12.
II - La Fête de Yitro.
Justification de la fête
C'est une fête essentielle dans la communauté juive tunisienne.
Il est exact que, dans l'histoire de cette communauté, il y
a eu des rabbins qui s'opposaient à cette fête qui n'a pas
de sources dans la Torah. Cela s'est posé également pour
beaucoup d'autres coutumes (le chant de Chalom âléikhém,
le soir du Chabbate, ou le chant de Anaim zémirote, dans
les communautés achkénazes), mais quand la piété
populaire persévère la coutume est alors admise, dans la
mesure où rien n'y contredit la Torah.
De plus, de nombreuses communautés ont introduit des fêtes
à l'occasion de sauvetages miraculeux et les ont appelées
Pourim également. C'est en ce sens que l'on explique l'origine de
la fête deYitro accompagnée d'un repas (séoudate
Yitro) : je ne sais à quelle époque, une épidémie
décimait la communauté et les enfants en étaient les
victimes les plus nombreuses ; le malheur s'est arrêté brusquement
le jeudi qui se trouve à l'intérieur de la paracha Yitro
(yom
'hamichi) ; d'où cette fête qui est célébrée
à l'intérieur de cette semaine et, souvent, le jeudi soir.
Justification du repas
De plus, elle aurait pris la forme du repas en souvenir du repas offert
par Yitro à Moché, Aharone et aux anciens (Chémote
18, 12) : Yitro, le beau-père de Moché, prit un holocauste
et des sacrifices pour Dieu, et Aharone vint et tous les anciens d'Israël,
manger le pain avec le beau-père deMoché devant D.ieu". L'autorité
de Rachi est suffisante alors pour étendre cette pratique car il
écrit sur ce verset : "Devant D.ieu, de là vous apprenons
que participer à un repas où sont assis des talmidé
'hakhamim, des Sages, équivaut à jouir de l'éclat
de la Chékhina".
Tous les paramètres sont donc réunis pour expliquer cette
coutume et sa forme.
Tout cela se conjugue avec une festivité pendant laquelle on
fait réciter aux enfants les 10 commandemants qui sont dans cette
paracha, et ensuite on les fête.
Concrètement
Comme les enfants sont mis en valeur, le rite se caractérise
par une sorte de repas à la taille des enfants (petits plats et
petits objets de la vie quotidienne comme dans les jeux d'enfants, petits
gateaux sucrés nommés yoyos et manicottis). Bien entendu,
comme il n'y a pas de judaisme tunisien sans briks au miel, on les déguste
à la fin du repas en lisant la feuille de Yitro (ouarkate
Yitro) qui comprend les 10 commandements.
Surabondance de Yitro
Cet ensemble de surabondance est cohérent avec ce que le texte
nous dit de Yitro car il a été sur-louangé par l'attribution
de 7 noms différents qui reflètent ses bénédictions
et qualités : Réouél, l'ami de D.ieu (Chémote
2, 18), Yitro l'abondance (Chémote 3, 1), Yétér qui
a ajouté une paracha à la Torah bien qu'il ait été
non juif (Chémote 4, 18), Poutiel qui a abandonné les idoles
(Chémote 6, 25), 'Hovav l'aimé de D.ieu (Bamidbar 10, 29),
Kéni au zèle jaloux pour D.ieu (Juges 1, 16) et qui acquis
la Torah (Mékhilta sur Yitro) et Héber le compagnon de D.ieu
(Juges 4, 11). Il y a de quoi fêter cela par un bon repas joyeux
en compagnie des Sages d'ici et d'En-haut, et de nos amis !
Il était avec Bilam et Job un des conseillers du Pharaon mais
devant les mesures contre les Hébreux, il s'est enfui dans le désert
de Midiane Traité Sanhédrine 106a). Il était prêtre
de Midiane (Chémote 18, 1) et s'est converti en voyant les
merveilles accomplies par D. pour Son peuple ; cela est indiqué
par le terme qu'il s'est réjoui (Chémote 18, 9 va yi'had
Yitro). C'est donc l'occasion de se reporter à l'étude
sur ce qu'est exactement
la conversion au judaïsme car beaucoup d'idées inexactes
sont répandues à ce sujet.
Il a devancé les hébeux et Moché lui-même
en faisant la louange de D. pour son amour envers Israël et cela le
leur est exprimé avec reproche en Sanhédrine 94a. Pour cela
Moché se rendit auprès de lui accompagné de Aharon
et de ses fils ainsi que de la manifestation de la Chékhina, la
présence divine (Mékhilta, Yitro, 1) et Yitro dur
un grand diffuseur de la connaissance de D. parmi les nations (Middrache
Tan'houma, Chémote 75).
Il est dit aussi qu'il est une réparation (un
tiqqoune) de Caïn comme Moché était celui de
Abel (Avél) et leur réconciliation est accomplie quand
Yitro se présente à Moché en lui disant "je suis ton
beau-père Yitro" (Ani 'Hoténekha Yitro) dont
les lettres initiales forment le mot a'hi (mon frère). Moché
a perçu ce message et l'a accepté avec joie.
Leçons
Ainsi, chaque communauté nous éveille à de nombreuses
dimensions importantes de notre tradition auxquelles nous n'aurions pas
été sensibles sans elle.
C'est pour cela que le Ari zal, le Chla ou le 'Hida aimaient
se rendre dans les communautés diverses pour les découvrir
et apprendre d'elles les bribes de connaissances qu'ils réunissent
comme un tissage, et ils font part de toutes ces découvertes dans
leurs écrits en témoignant de leur reconnaissance et de leur
amour pour tout Israël.
C'est pour cela qu'il y avait les 12 tribus et que le peuple juif a
tant de facettes ; la volonté d'unité est essentielle et
est la base du judaïsme mais la volonté d'unification extérieure
est un non-sens, elle éteindrait la manifestation des aspects différents
de D.ieu car nous sommes tous faits à Son image, et chacun ne peut
en révéler qu'une dimension très partielle. Ainsi
qu'il en est pour l'homme ou pour la femme.
C'est l'adjonction, la proximité, la connaissance réciproque,
l'appréciation qui sont la manifestation de la lumière d'Israël.
A suivre
Espérons découvrir ainsi des coutumes d'autres communautés.
(Si des erreurs ou des manques se sont glissés dans ce texte,
merci de me le signaler pour le corriger. Tavo âléikha
bérakha, la bénédiction t'en viendra).
Lire
- la paracha de Yitro
- le poème de l'écoute
de Yitro.
- Les rabbins de Tunisie
- la langue particulière
des Tunes, les Juifs de Tunisie
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