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Etude sur la téchouva
et
Psychologie de l'homme
de la téchouva
par Yehoshua Ra'hamim Dufour
(autres publications de l'auteur)
ICI SUITE (2e PARTIE)
Plan détaillé
1-2-3- Théories anthropologiques et de l'ethnopsychologie
a) Définition de la téchouvah
b) Notre recherche.
4) Bibliographie utilisée dans cette étude
a) Ethnopsychiatrie sociale et Rééducation morale
b) Criminologie et Rééducation morale
c) Bibliographie sur le processus de "téchouvah".
5) Précaution méthodologique sur les rapports entre
psychologie et éthique juive.
a) Torah et dimensions humaines
b) non réductionisme.
c) utilisation des sciences pour la compréhension de la Torah.
d) Différences de champ.
e) Points de rencontres.
f) Le péché, la sainteté et l'amélioration.
6) Questions psychologiques sur le processus de la téchouvah
II ANTHROPOLOGIE et METAPSYCHOLOGIE JUIVES
1) l'absence de dualisme corps-âme dans l'image de soi,
2) les dynamiques de fonctionnement de l'individu :
3) le malade mental :
4) le déviant et le pervers.
III ANTHROPOLOGIE JUIVE DE LA TECHOUVAH
1) L'origine du changement.
a) Initiative de l'homme.
b) l'action de l'homme envers D.ieu.
c) La réciprocité.
2) Le niveau du premier changement.
a) Intériorité et téchouvah.
b) L'éveil du regard.
3) Les ressources initiales.
a) Les ressources.
b- L'éveil suscité.
c) Le ressenti des ressources.
d) Conditions d'utilisation des ressources.
4) La conscience de soi.
a) L'ordre du désordre.
b) la conscience voilée.
5) La sensibilité à une proposition externe.
6) La lecture toraïque du conflit interne.
a) Le centre de tous les niveaux de l'être.
b) La rencontre de la difficulté.
c) La proximité du mal avec le bien.
d) Le fil de la téchouvah.
7) Les tendances destructrices.
a) Le mal n'est pas un abandon.
b) Le mal destructeur.
c) Le mal, source de l'acte bon.
d) Le mal nécessaire.
e) La pédagogie du renversement.
f) La rédemption du corps.
8) Le choix du remède.
a) Le risque du remède.
b) La drogue de vie.
c) Remède ou bonheur.
9) Le nouvel homme
a) Le potentiel divin en l'homme.
b) L'acte juste : la mitsvah.
c) De la puissance à l'acte.
10) Le jugement et le nouveau processus de changement.
a) La téchouvah est préalable à la répétition
et à l'échec.
b) Le retour au dynamisme.
c) Le lien retrouvé avec les processus créatifs initiaux.
d) La téchouvah est la vigilance continue qui, de jour en jour,
transcende la mort .
e) La téchouvah est donc la possibilité de casser la
répétition mortifère.
f) L'annulation des sentences par la téchouvah.
g) La rigueur du jugement dans la création.
h) Ra'hamim ou la bonté à l'intérieur du jugement.
i) La permanence de la bonté dans l'être.
j) Le jugement par "rahamim" dans l'action.
Six conclusions
11) Le sens de l'échec.
a) La création dans le cadre de l'insatisfaction et de la déception.
b) La honte.
c) La brisure.
12) La religiosité. En quoi ce sens nouveau est-il ou non
religieux ?
13) L'étude.
a) L'étude.
b) La pensée-parole, lieu du face à face dans les lettres.
14) Le désir.
a) Le désir.
b) Les freins du désir.
c) La connaissance du désir.
d) Le désir et l'acte.
15) Les modèles identificatoires.
a) Les ancêtres.
b) l'identification au tsaddik, le Juste.
c) L'identification au "messie".
d) L'identification au "Baal téchouvah", l'homme de la téchouvah.
16) Les supports collectifs de la nouvelle identification.
a) Le renversement du passé en futur.
b) Sortir de la répétition.
c) Le passage à la mobilité.
d) Simultanéité du changement personnel et collectif
à Kippour.
e) Le retour à l'autre.
17) Le narcissisme et le temps.
18) L'unification de la personnalité.
19) Les liaisons relationnelles.
20) le sens de la réciprocité.
21) Les relations conflictuelles.
22) La "dé-violence".
23) Le lien aux générations.
24) Les risques psychologiques dans le processus de téchouvah.
a) Vrai soi et faux soi.
b) L'obsession, la fermeture dans l'identique et le déplacement.
c) Le renforcement des défenses.
d) Supporter le manque et les contradictions.
e) le risque d'effondrement du moi.
Conclusion |
4) La conscience de soi.
Quel était le degré initial de conscience face au désordre
intérieur ?
a) L'ordre du désordre.
Tout "méchant", dit la tradition, a pu ressentir la radicalité
de son mal : il a déclanché l'ordre implacable du désordre
et des ennuis ; les infractions ont inscrit leur mal dans l'être
même de la personne, jusque dans les os1 . Ce désordre
dans le corps suscite un désordre des lettres créatrices
du monde car il y a un parallélisme entre le corps de l'homme, les
lettres et le monde créé.
b) la conscience voilée.
Même s'il en éprouve des avantages secondaires, le méchant
est apte à comprendre que les choses ont un ordre et un bon ordre,
ce que propose la science des lettres ordonnées dans la Torah .
Même s'il n'est pas capable de se modifier, il est à même
de ressentir qu'il est dans un ordre opposé, qu'il ne
voit, ne fait et ne sent que le mal et que, finalement, "il n'y a rien
d'autre que la téchouvah" .
Pourtant, cette conscience est très voilée car il était
tombé dans un engrenage interne d'obstination destructrice. Comme
Pharaon, il est dans la plaie des ténèbres, dispersé,
immoral, inconscient et sans force, dans le nuage ou dans le brouillard
comme disent les prophètes sur ce thème.
Le grand danger, pour celui qui s'est installé dans la transgression,
c'est qu'il s'y habitue et qu'il ne perçoit plus son
état nocif qui est pour lui même : son jugement est
engourdi, son "coeur s'endurcit" comme cela se produisit pour Pharaon et,
dans sa superbe, il ne réalise pas qu'il a perdu sa capacité
de discernement. Le traité Chabbat edécrit cette situation
: "Raba fils de Rav Ola dit : que signifie le verset "les méchants
ne souffrent pas au moment de mourir et leur santé est florissante
... leur coeur est fort et ouvert commes les larges portes
d'un palais. C'est aussi ce que dit Rabbah : que signifie leur conduite
est une pure folie ; les méchants savent que leur conduite
les mène à la mort, mais leur kessel est couvert de
graisse" . Le mot "kessel" veut dire à la fois la pensée,
les reins et l'inactivité. Leur pensée de discernement est
engournie et asphyxiée et ils sont victimes d'une auto-intoxication
qui leur donne un sentiment faux de béatitude.
5) La sensibilité à une proposition externe.
A quelle proposition particulière de la Torah, celui qui revient
à la téchouvah (le 'hozér bi-téchouvah)
a-t'il été sensible face à son désordre intérieur
?
La Torah se propose comme une retrouvaille de l'être , un retour
à lui, à son ordre et à la simplicité de sa
force intérieure et antérieure : "La Torah des lettres
de D.ieu restaure l'identité personnelle, le néféche,
et y fait revenir" .
L'ordre est antérieur au désordre. Reprendre le bon ordre
des lettres à travers l'étude réajuste le corps et
la personne ainsi que le monde ; c'est la Torah qui donne cet ordre optimal.
C'est pour cela que, par un jeu des lettres du mot hébraïque
"téchouvah
: tachouv-hé", il est dit qu'elle est un "retour de la lettre
hé" , l'une des deux composantes majeures de la création.
On comprend alors pourquoi la tradition dit que tout, le bon comme le
mauvais, est suspendu à la téchouvah et à l'ordre
des lettres , parce que l'ordre du monde et son processus créatif
en dépendent.
En ce sens, le vidoui ou confession alphabétique des fautes se
comprend également comme une remise en ordre fondamentale
des lettres et comme leur juste rapprochement .
En fonction de cette restauration des relations primitives, le Chla
haqqadoche commente la parole " im tashouv : si
tu revenais, Israël..." comme un rapprochement entre la mère
(im
= ém) et ses fils (banim). Il indique par là
que cette démarche touche aux niveaux des unions primitives et,
pour cela, concerne une zone spirituelle et créative des plus élevées,
la dynamique qu'est la "séphirah binah" . Il le soutient par un
jeu de mots sur "binah" (la dynamique de création) et "banim"
(les fils). "Binah est le secret de la téchouvah". Les commentaires
interprètent en ce sens "la mère des enfants se réjouit"
et "la mère accroupie sur ses poussins" .
Ce retour régressif à la phase initiale de la vie, cette
renaissance sont indiqués dans le verset "reviens homme, revenez
fils d'Adam" (tashev enosh, shouvou benei adam) : le mot tashev
(TSB) est composé des lettres mêmes du mot Chabbate
(SBT) qui est le ressourcement du monde . Nous voyons également
que le mot "téchouvah" (TSBH), lui-même, est composé
des mêmes lettres que "tashouv hé" (TSB H, le retour
de la lettre hé, complétude de la création) et haChabbate
(H SBT, le jour où tout atteint sa plénitude). Cet ensemble
de correspondances pour indiquer la pression puissante de ce retour
à l'union originelle dans la téchouvah.
6) La lecture toraïque du conflit interne.
Quelle analyse de soi comme être interne divisé, le 'hozér
bi-techouvah a-t'il pu faire avec l'aide de la grille de lecture de
la Torah ?
a) Le centre de tous les niveaux de l'être.
Une caractéristique importante des fonctions situées
dans ce centre intérieur impliqué dans ce retour, c'est qu'elle
prend en charge tous les niveaux de l'être, jusqu'aux plus bas, métaphoriquement
les plus terrestres : "la terre entière est pleine de la gloire
de D.ieu" .
Ce niveau intérieur est caractérisé par la rencontre
des forces essentielles, là où Dieu a placé, simultanément
dans l'homme, "la paix qu'il a faite et le mal qu'il a également
créé" . Comme dans l'image de l'oignon, chaque valeur
interne est proche d'une pelure ("klipa") . Chaque klipa
qui enferme ainsi un niveau de valeur la met aussi en contact avec un autre
niveau positif. Chaque niveau est un mal, une fermeture, par rapport à
un autre niveau de valeur et permet d'accéder cependant à
un bien plus intense et plus élevé.
b) La rencontre de la difficulté.
Disons seulement pour l'instant que l'avancée vers l'intériorité,
lieu de ces deux forces dont celle du mal, est aussi l'avancée vers
la difficulté.
c) La proximité du mal avec le bien.
La difficulté est ainsi une occasion d'avancer sur la ligne
qui mène à la combinaison "mal-bien" et rapproche du
bien.
d) Le fil de la téchouvah.
Ainsi, la proximité et la combinaison des deux forces
permet de saisir leur relation réciproque et, paradoxalement,
la rencontre du mal est également la proximité du bien, elle
est bon signe. Celui qui saisit cette structure dynamique globale
peut comprendre et découvrir comment la téchouvah est un
fil qui fait revenir à la source de la force, comme il est écrit
: "il n'est pas loin de vous, il est dans votre coeur".
7) Les tendances destructrices.
A quelle proposition d'évolution de ses tendances destructrices,
le 'hozér bi-techouvah a-t'il pu être sensible ?
a) Le mal n'est pas un abandon.
Ainsi, contrairement à ce que tentaient de lui démontrer
les mauvais amis de Job, les ennuis et le mal ne sont pas une preuve de
la culpabilité ni de l'abandon de la part de D.ieu. Plus proche
est la difficulté, plus intense est le mal, plus proches sont
alors le bien, le salut, la santé. On est alors proche de
D.ieu même qui "a fait une chose et son contraire"1 . Rien dans la
création, aucun méchant, ne sont dépourvus de
cette proximité avec le bien : "il n'est pas un brin d'herbe à
quoi ne corresponde un signe en haut.
b) Le mal destructeur.
Le mal interne, proche du bien, n'est destructeur que
- s'il ne sait pas qu'il est proche du bien et
- s'il ne se transforme pas en lui.
C'est en ce sens que toute tristesse vient du péché,
car elle stationne dans le seul mal et n'évolue pas.
c) Le mal, source de l'acte bon.
Le mal se transforme en bien, non pas en refoulant sa force mais en
sachant que cette force du mal se conservera si elle s'oriente vers
le bien ; elle doit même être la source de l'acte bon par la
dynamique interne qu'elle possède.
d) Le mal nécessaire.
Ainsi, le mal est une condition nécessaire pour la vitalité
du bien et une promesse du bien : c'est l'humus d'où sort la fleur.
Les erreurs et fautes se changent en valeurs et en dimensions méritoires
. Finalement, en réalité, le mal ne devrait être qu'un
"nissaïone",
une épreuve de laboratoire comme le fut la dynamique du pseudo-sacrifice
d'Abraham. Voilà pourquoi le prophète dit : "ne vous attristez
donc pas, car la joie en D.ieu est votre force" .
e) La pédagogie du renversement.
Cette dynamique a été élaborée en
pédagogie systématique par les courants juifs hassidiques
de Pologne et de Russie qui allaient jusqu'à cultiver la tombée
dépressive dans la torpeur pour, à partir de là, réassumer
les bas-fonds, leurs forces et leurs tentations d'orgueil, d'idolatrie,
de découragement et de luxure afin de les ré-élever
vers Dieu dans la joie exaltée. C'est de l'intérieur
de ces difficultés que la téchouvah est une source de joie
.
Cette pédagogie se base sur deux principes :
- la chute : nous le voyons dans l'importance du sommeil envoyé
par D.ieu pour faciliter ce trajet comme cela s'est passé
pour Adam , pour Abraham ou pour les prophètes. Il y
a aussi la torpeur de la plupart des hommes et qui serait celle de nos
générations : elle les éloigne de la vie, comme cela
était le cas pour Saül ou pour les prophètes eux-mêmes.
Rabbi Nahman pensait que seuls les Contes peuvent sortir les hommes de
cet état .
- cette dynamique repose elle-même sur la compréhension
du processus de création : le soir précède le matin
dans la journée juive, il se poursuit dans l'anxiété
de la nuit et l'art est de capter, de l'intérieur même
de la nuit, la force des étincelles de jour qui se manifesteront.
Tout ce cycle n'est qu'une seule dynamique, voilà pourquoi il est
écrit "jour un", au début de la création et non pas
" premier jour" ("il y eut un soir, il y eut un matin, jour un"
).
En ce sens, il y a un art pédagogique de la détection
des signes de tristesse et d'anxiété aussi bien dans le corps
, la parole, le vêtement, l'écriture : cette analyse
personnelle permet alors de ne pas glisser progressivement vers l'insensibilité
du pécheur , de "l'insolent" ; elle permet ensuite de transmuter
ces signaux captés en forces positives. Si la difficulté
persiste et n'évolue plus, elle exige alors des soins . En
effet, la faiblesse de la téchouvah peut produire des troubles dans
la personnalité. A la base, nous trouvons le manque de discernement.
Nous devons cependant considérer que les débuts du Hassidisme
ont vu de vifs conflits autour de cette conception car nombreux sont
ceux qui affirment que cette aptitude ne concerne que le "tsaddik",
le juste accompli, qui ne peut être qu'un maître en Torah.
D'autres soutiennent -en particulier les disciples du Taniah- que le Juif
commun (le benoni) est inclu dans cette aptitude, en particulier par son
union à son maître pris comme exemple et comme canal. Le Rabbi
Schnéour Zalman soutint, de plus, devant les maîtres
traditionnels qu'un tsadik qui ne garde pas vivante cette capacité
d'amélioration continuée qui caractérise le pécheur,
n'est pas un véritable sage.
Ce débat avait déjà été exposé
par Bahya Ibn Paqûda dans "Les devoirs des Coeurs" . Bahya
choisit les citations qui élèvent le pénitent au plus
haut degré : "Celui qui se repent de son égarement est comme
s'il n'avait jamais péché" et le place plus haut
que le juste lui-même : "là où les pénitents
se tiennent debout, les justes accomplis ne peuvent se maintenir" (Bérakhote
34b, Sanhédrine 99a, Zohar 1 39, 129b, Zohar II 106b).
Nous le voyons, par la complexité et l'étendue de cette
conception, le judaïsme semble avoir élaboré avec profusion
une stratégie et une tactique de la réadaptation, une "rédemption"
du méchant, du pécheur ou du délinquant par
une rationalisation sophistiquée . L'expérience montre que
le délinquant qui persévère quelque peu dans ce mode
de rééducation parvient rapidement à une impression
que la méthode de répression ou de tentative non traditionnelle
de rééducation est d'une pauvreté affligeante et ne
lui propose pas une relecture positive de soi, même si elle l'occupe.
Cette relecture positive s'étend très loin puisqu'elle
est capable de justifier le passé négatif et le virage nouveau
pris actuellement. La métaphore qui l'explicite se trouve
dans l'épisode de la belle captive (paracha
Ki Tétsé). Lors d'une guerre, elle est enlevée
par le vainqueur qui n'a le droit de l'épouser qu'après avoir
vécu avec elle pendant un mois, sans rapports sexuels, elle-même
devant alors être dans une tenue triste, négligée,
afin de décourager la passion brutale du vainqueur. Les commentaires
indiquent qu'il s'agit là d'un cas humain d'exception où
la Torah prend en considération la violence humaine pour tenter
de l'élever. Mais, en fait, "toute la Torah ne parle qu'envers
les pulsions nocives, le yetser ha ra" . Dans le cas présent, le
guerrier se trouve soudainement, dans son action nocive et dévastatrice,
face à une belle femme qui déclenche chez lui une passion
violente. Les textes anciens précisent que la coutume était,
pour les femmes, pendant les combat de revêtir leurs plus beaux atours
pour tenter les guerriers adverses et les annihiler. Haïm ben Attar
dit dans Or ha Haïm, commentaire de ce texte, qu'il ne s'agit
pas seulement d'un problème des droits de la guerre mais de
quelque chose de beaucoup plus profond qui concerne notre recherche. Cette
belle femme était insérée dans un peuple ennemi et
négatif jusqu'au jour où, dans la violence d'une guerre,
elle peut rencontrer celui à qui elle était destinée
; elle le sort de sa violence, lui apprend à se contrôler,
convertit en bien et en beau ces pulsions ; quant à elle, elle attendait
ce moment pour pouvoir manifester sa beauté et sa force.
Il en est ainsi du délinquant : "voilà le secret, son âme
pure était enfermée dans une gangue impure, préservée,
en attendant le moment de l'éclosion et celle-ci devait se faire
par une phase violente paroxistique qui, seule, lui ouvrirait un nouvel
horizon. Ce temps opportun est arrivé et s'offre au "hozer bi-techouvah".
C'est donc toute la violence passée qui prend sens et qui va pouvoir
porter ses fruits. La proposition est plus forte que dans le conte de la
Belle au bois dormant. Ici, les pulsions sexuelles et violentes sont simultanément
prises en compte mais les deux dimensions (masculine et féminine)
sont insérées dans le même être : la complétude
ne se joue pas dans l'idylle du mariage romantique où les deux rôles
restent socialement clivés et le "prince charmant" quelque peu jouvenceau.
Ici, l'homme est pris dans sa réalité véritable
: il aime la guerre, mais il peu aussi devenir autre . C'est pour cela
que l'hébreu ne parle pas de "une femme belle" (icha iafah)
mais de "une femme de ce qui est beau" (eshet-iefat toar). La violence
n'a pas été négative car c'est elle qui a permis cette
rencontre et révélé le beau inséré dans
le violent. La Torah insiste tant sur l'importance de ce processus qu'elle
ne formule pas l'hypothèse suivante : "si cela se présente
ainsi, tu pourras l'épouser", mais elle prescrit impérativement
: "tu la prendras pour femme" car il ne faut pas se soustraire à
la tâche de l'homme qui est d'assumer simultanément les dimensions
négatives et positives pour les rédimer ensemble . Cette
prescription d'assomption des tendances diverses et de leur rédemption
simultanée est la 532° prescription de la Torah.
Le commentaire du Chla insiste sur toutes ces dimensions. Alors seulement
l'homme peut être complet avec ses dimensions masculines et féminines
et être appelée "adam", homme.
L'expérience de cette rencontre positive est tellement forte
que si le guerrier ne peut poursuivre l'idylle qu'il souhaitait vivre
car il a présumé de ses capacités, il devra cependant
ne plus revenir à son mode de vie antérieure dans laquelle
il voyait autrui seulement comme un objet d'exploitation et de gain ; désormais,
il devra laisser autrui libre .
Ainsi, la dégradation temporaire qui a été traversée
par l'homme prend soudain un sens. En cela, la Torah tient à rassurer
l'homme, dans le même sens que Joseph rassure son vieux père
Jacob inquiet de mourir en Egypte et non en terre d'Israël, nom qu'il
ne porte plus puisqu'il vit en Egypte. Joseph lui dit "Anokhi" (Moi),
je ferai ce que tu me demandes et je ramènerai tes os en Israël.
Il utilise "Anokhi" (Je, réservé à D.ieu) pour
bien lui montrer que cette descente dans la qualité de l'être
qu'il a faite en allant d'Israël en Egypte, en descendant du nom de'Israël
à celui de Jacob, était inscrite dans le plan de D.ieu pour
assurer une remontée d'un plus grand nombre et de la création
toute entière. Joseph donne à son père un code sûr
qu'il comprend immédiatement car il connait les textes nombreux
dans lequel D.ieu avait utilisé cette expression . Ainsi, le délinquant,
'hozér
bi-techouvah trouve dans ces mêmes textes cette proposition rassurante
d'un sens donné à son passé négatif : il était
une marche préparant la mutation actuelle.
f) La rédemption du corps.
Cette dynamique ne se concentre pas seulement dans la zone spirituelle
du mal et du bien ; la transmutation du négatif en positif doit
s'étendre jusqu'au corps, en raison même du lien qui unit
tous les niveaux de l'être. C'est également la position de
Maïmonide. C'est aussi ce qu'exprime le psaume quand il met dans la
même phrase et donc dans la même dynamique que D.ieu "pardonne
toutes les fautes et (par le fait même) guérit toutes les
souffrances physiques" . A contrario, celui qui n'entre pas dans cette
dynamique de réanimation globale et s'obstine, son coeur se durcit
comme la pierre et il meurt comme cela s'est produit pour le violent Nabal
.
8) Le choix du remède.
En quoi la Torah, plutôt que toute autre mesure, a-t'elle pu
être choisie comme un remède ou une thérapie
par le 'hozér bi-techouvah?
a) Le risque du remède.
Ce processus de prise de conscience est facilité par la
lecture et l'étude de la Torah. Elle est déjà un début
du renversement du mal en bien car ce renversement ne peut se faire qu'à
travers le bien lui-même qu'est la Torah. La Torah est
la démonstration de la conscience que le bien est partout
; même là où est le mal, cette conscience l'aspire
et peut la transformer. Fondamentalement, c'est la Torah elle-même
qui est un risque de mort ou de vie, simultanément, un risque de
tristesse et de joie .
b) La drogue de vie.
Ce qui est particulièrement important, dans l'optique
qui nous concerne ici (avec un arrière-plan sur le rapport entre
la techouvah et la delinquance), c'est que ce rapport est exprimé
par la tradition juive en termes de "drogue de vie" ou drogue de mort"
: s'il applique bien son étude, ce sera pour lui une drogue
de vie (sam haïm) et, sinon, un poison mortel. Le texte se
réfère là à un jeu de mots sur "sam"
(drogue) et "cham" ("pose") dans le verset : "c'est la Torah que
Moïse pose devant les fils d'Israël" .
Cette même formulation se base sur un autre texte où
le mot "samtem" (posez) est décomposé par les commentateurs
en "sam" (drogue) "tam" (sûre). De là, il est
tiré que la Torah est une "drogue" de vie pour tout le corps .
Plusieurs métaphores expriment ce processus de revitalisation
:
- Le regard qui, depuis le mal, assure cette prise de conscience
dans l'étude est celui de la prière . Sa tension est celle
de l'espérance : "soyez forts, ayez le coeur ferme, vous tous qui
espérez en D.ieu"3 .
- Cette habitation simultanée dans le mal et le bien place l'homme
dans la conscience que le monde et lui-même sont l'habitation de
D.ieu, Sa maison.
- Il s'ensuit que le psalmiste comprend là pourquoi D.ieu ordonnait
de vivre dans la joie5 ou pourquoi il est dit que "l'homme
est un arbre dont la racine est au ciel" .
Cette conception de l'influence positive de la téchouvah est
condensée en cette phrase : "elle allonge les années de la
vie de l'homme" . L'un des motifs est que la téchouvah déculpabilise
l'homme en déplaçant le mal vers la faute et non vers
l'homme lui-même. Ainsi, des brigands harcelaient Rabbi Méir
et il demanda à D.ieu qu'ils meurent. Sa femme, Brouria dont il
est toujours fait louange, le reprit en lui disant :" fais-tu cela parce
qu'il est dit que les méchants disparaitront de la surface de la
terre ? Cela se rapporte aux péchés et non aux
pécheurs. Si le verset dit que les méchants ne seront plus,
c'est par la disparition de leur péché. Il vaut donc mieux
que tu pries en leur faveur afin que la téchouvah les touche" .
c) Remède ou bonheur.
Vivre sur cette trajectoire ne signifie pas vivre dans le bonheur dû
à la richesse ; au contraire, "les jours du pauvre sont tous mauvais
mais qui a le coeur content est perpétuellement en fête" .
Inversement, se placer hors de cette position complexe, reliée
entre le mal et le bien, est une fuite de la vie et elle déclenche
tous les maux .
Finalement, la conception de la vie qui ressort de cet ensemble reste
fondamentalement optimiste. L'Ecole de Rabbi Ishmaël enseignait :
même le plus sage peut fauter mais il faut bien se garder d'en dire
du mal le lendemain car, dans l'intervalle il peut avoir fait téchouvah.
Et le texte précise "vadaï assa techouvah" : pour sûr,
il a fait téchouvah. Le Middrache Tanhoumah en fait une règle
générale : "dans le monde, il n'y a pas de plaie qui n'ait
son remède et le remède qui concerne les pulsions violentes
(le "yetser ha ra"), c'est la téchouvah ".
9) Le nouvel homme
A quelle conception de l'homme nouveau, le 'hozér bi-techouvah
a-t'il été sensible ?
a) Le potentiel divin en l'homme.
Cette théo-anthropologie de la téchouvah repose sur trois
bases organisées en potentiel :
- D.ieu est "le Maître des forces" , ce qu'exprime son nom Elokim.
- l'homme est fait "à l'image d'Elokim" et fonctionne
selon ce jeu de forces qui le relie à D.ieu.
- cette dynamique de création de forces contraires est constamment
renouvelée de la part de D.ieu, en chaque instant, au présent
: il "fait" et non "il a fait".
b) L'acte juste : la mitsvah.
En fonction de ce potentiel, l'homme peut également utiliser
cette dynamique en chaque instant, à condition que sa conscience
capte ces forces comme originées par la source, par la "racine des
racines des racines" . Cette pertinence continue de la conscience et de
l'acte avec la source est celle de la "mitsvah", acte bon ou acte juste,
précisé et prescrit dans la Torah.
c) De la puissance à l'acte.
La téchouvah se manifeste par la pratique de ces mitsvotes car
la tâche de l'homme en ce monde (où il a été
créé pour l'action de "faire" , c'est-à-dire pour
transformer) est de faire passer toute cette dynamique bi-polaire
du mal et du bien depuis une étape potentielle de "ressemblance"
avec les forces jusqu'à la puissance agissante de ces forces,
c'est-à dire de la puissance à l'acte .
David l'exprimait en ces termes lyriques qui manifestent bien la dynamique
réciproque entre D.ieu et l'homme (traduction littérale)
: "en Elokim, nous ferons puissant et il nous débarrassera de nos
tracas" et "donnons de la vigueur à Elokim" .
En ce sens, nous pouvons dire qu'il est excellemment ce "poète
de la téchouvah, de la vie, de la libération et de la résurrection"
dont le Rav Kook entrevoyait la
venue nécessaire dans notre culture .
10) Le jugement et le nouveau processus de changement.
A quelle solution psychologique particulière de changement,
le 'hozér bi-techouvah, bloqué sur le plan psychologique
et condamné sur les plans judiciaires et sociaux, a-t'il pu être
sensible ?
a) La téchouvah est préalable à la répétition
et à l'échec.
La téchouvah est la possibilité de casser le processus
de répétition qui arrête le déploiement de la
vie et qui s'éteint dans la mort. La téchouvah s'enracine
donc dans le processus global du monde. Le monde répète cycliquement
ses jours, ses mois et ses années mais avant même l'existence
de ce monde-ci qui est à la fois évolutif et répétitif,
la téchouvah existait auprès de D.ieu . Elle est préalable
à la répétition et à l'échec qui caractérise
cet univers-ci.
b) Le retour au dynamisme.
Dans ce monde évolutif et répétitif, elle est
-au milieu de la vie qui risque de s'altérer- le mouvement
vital qui retrouve sa dynamique par le lien renoué avec les processus
créatifs initiaux : "si tu fais téchouvah, vers Moi tu reviens"
.
c) Le lien retrouvé avec les processus créatifs initiaux.
Située entre ce monde-ci et un autre monde, la téchouvah
est également placée entre l'acte et la mort. Dans la téchouvah,
l'homme ne rejoint pas seulement la source de vie, il rejoint également
sa propre source d'échec : "inscrivez cet homme sans postérité,
comme un malheureux qui ne réussit rien au cours de sa vie" .
C'est, souvent , par le sentiment confus de cet échec complet
ayant sa source dans l'intime de la personne que nait le sentiment profond
d'abandon, caractéristique de chaque homme mais surtout des délinquants.
Bâtir là-dessus des théories expliquant la délinquance
par la frustration sociale ne considère que la face superficielle
du problème.
d) La téchouvah est la vigilance continue qui, de jour en jour,
transcende la mort .
La rencontre des sources intimes (source d'échec et source de
vie), change l'abandonnisme en filiation vivante : "au lieu de s'entendre
dire : vous n'êtes pas mon peuple, ils seront dénommés,
les fils du D.ieu vivant".
e) La téchouvah est donc la possibilité de casser la répétition
mortifère. La régression mortifère se change en régression
positive anti-abandonnique : "D.ieu prendra plaisir aux offrandes
comme Il faisait dans les années d'autrefois" . Au lieu de l'effondrement
dépressif, c'est un développement différent qui se
met en marche : chaque bonne action ("mitsvah") déclenche
une dynamique nouvelle ("mitsvah goreret mitsvah" Avote 4, 2).
La descente vers les dimensions négatives intérieures
qui permettent ensuite l'accès aux sources internes de vie,
se produit de plus en plus rapidement , si bien que la présence
interne de D.ieu peut dire :"il n'aura pas encore appelé que,
déjà, J'aurai répondu" .
f) L'annulation des sentences par la téchouvah.
Parce qu'elle casse ainsi la répétition des échecs
, la téchouvah peut
- arrêter les décrets des jugements divins envers l'homme
,
- les suspendre,
- les annuler. "Rien ne peut résister à la téchouvah,
même l'idôlatrie et l'immoralité" . Cette annulation
va jusqu'à l'annulation du souvenir, même s'il s'agissait
du plus grand pécheur ("Racha gamour") dans la mesure où
il fait téchouvah .
Devant l'importance de cette dynamique d'annulation et ses répercussions
dans le psychisme des délinquants, sensibles ou vulnérables
à ces métaphores et à cette dynamique, nous devons
l'analyser plus longuement que d'autres points.
Disons tout-de-suite que cette puissance de la téchouvah sur
le décret divin vient de ce que -du côté de D.ieu,
si l'on peut dire- le jugement n'est jamais une condamnation : "il ne veut
pas la mort du pécheur mais qu'il vive" . Face au mouvement de la
téchouvah, le décret s'arrête temporairement pour permettre
à celui qui s'est condamné lui-même de sortir de l'automatisme
du mal : c'est, à l'intérieur du procès de jugement
lui-même, un report pour prendre le temps de la modification,
de l'amendement.
Pour bien comprendre la signification de cette dynamique et son importance,
expliquons-là.
g) La rigueur du jugement dans la Création.
Les Middrashim expliquent que D.ieu a d'abord eu l'intention de réaliser
la création sous l'égide interne du "dine" (la rigueur
du jugement) , afin que le monde reste centré dans le respect de
l'ordre bénéfique voulu par le maître (concept de "crainte
de D.ieu") mais Il comprit que le monde ne pourrait pas subsister
ainsi : l'homme fauterait et l'univers serait brisé ; si, autre
hypothèse , Il créait le monde uniquement sur la bonté
et l'amour, cette facilitation de toutes permissions conduirait encore
plus rapidement à l'auto-destruction.
h) Ra'hamim ou la bonté à l'intérieur du
jugement.
Tout le Zohar est la description et l'exploitation pédagogique
et conceptuelle du choix fait par D.ieu : maintenir la rigueur du jugement
mais le subvertir de l'intérieur ("lifnim mi-chourate haddine"
) par une forme particulière de bonté qu'est la miséricorde.
Les textes parlent explicitement de la solution trouvée par D.ieu
: un "compromis" (bitsoua) à l'intérieur du jugement . Ensuite,
ils montrent abondamment comment les Sages ont appliqué eux-mêmes
cette démarche dans les conflits humains qui nécessitent
un jugement mais qui doit être pédagogique et non destructeur.
L'exemple, habituellement le plus mal compris car les hommes
sont tellement aveugles à la compréhension d'une telle solution,
est celui de ce que j'appellerai le "pseudo-sacrifice" d'Abraham ou de
Isaac ; en effet, ce sacrifice n'eut pas lieu mais était une
mise-en-scène poignante de ce qu'il fallait affronter. Abraham -qui
est uniquement habité par la dynamique ou l'idéologie de
la bonté pour le fonctionnement du monde- s'oppose à
son fils Isaac, farouche partisan de la rigueur absolue y compris dans
le juste sacrifice de sa propre vie si cela peut régler les problèmes.
Finalement, le psychodrame ira jusqu'au bout du "nissaïone" (épreuve),
le sacrifice sera posé sur Isaac et le dénouement sera
heureux pour chacun qui aura renoncé à son idéologie
exclusive.
Un autre modèle en est donné en Rabbi Yéhoshoua
qui parvient à mettre sur pied une justice basée sur
la vérité et la rigueur mais qui ne sacrifie en rien
la paix, ce que réalisait également David : justice
et bonté, ce qu'était exactement la prescription de D.ieu
à l'homme quand Il lui demandait d'être saint comme Lui-même
l'est.
i) La permanence de la bonté dans l'être.
C'est de ce niveau conceptuel que découle une action thérapeutique
particulièrement importante, celle de la perception de la
permanence de la bonté dans le temps. Quand les treize différentes
qualités de D.ieu perceptibles par l'homme lui sont dites . Cette
liste commence par la répétition du tétragramme de
bonté. Les commentaires soulignent que cela indique que l'attitude
de bonté de D.ieu reste la même avant la faute de l'homme
et après qu'il ait péché et qu'il se soit
repenti .
Il s'ensuit, pour l'homme, la conscience que son être même
garde la stabilité, au delà des variations dans l'expression
de ses tendances et pulsions, au delà des multiples étapes
destructrices : "j'ai péché, j'ai persévéré,
j'ai transgressé" comme il dit dans les textes de confession ("vidoui").
Son être est fondé sur la permanence de la bonté. C'est,
peut-être, aussi pour cela que lors de Kippour il est parlé
précisément de l'être ("itsoumo") de ce jour
qui a le pouvoir d'acquitter. Ce n'est donc pas contre D.ieu fondamentalement
que s'était exercée la transgression mais à l'intérieur
de la variabilité de la relation, dans la relation de "tu", c'est
ainsi que nous pouvons entendre les textes qui disent : j'ai
péché contre "tu". C'est l'attitude relationnelle qui
était atteinte mais cela est réversible car D.ieu est intangible
et Il se manifeste à l'homme comme tel. Les prophètes reprendront
ce thème en doublant leur déclaration : "paix pour celui
qui est près et paix pour celui qui est loin" .
j) Le jugement par ra'hamim dans l'action.
Nous aboutissons ici à des conclusions sur lesquelles nous avons
longuement réfléchi et dont les répercussions dans
la dynamique relationnelle entre les hommes semble capitale :
Première conclusion : la vanité et l'inefficacité
des procédures humaines de mise en jugement qui repose sur le seul
"dine" apparaissent clairement. C'est le cas également de la majeure
partie des actions politiques, des luttes idéologiques dont les
succès successifs ne changent aucunement la haine entre les clans
et la violence, c'est aussi la maladie des "commissions d'enquête"
au nom de la justice, des droits, des valeurs qui sont au dessus de chaque
citoyen, de la démocratie, etc. : derrière la nécessité
de ces procédures pour défendre les valeurs de la démocratie
et derrière le caractère bénéfique de ces démarches
pour défendre les valeurs morales n'éclot, finalement,
le plus souvent, que la volonté de lynchage permanent et la destruction
masochiste du semblable, ce qui n'était aucunement le résultat
escompté initialement. C'est encore le cas du système pénitentiaire
: le jugement ne se traduit pas par une efficacité interne du ra'hamim
ou du "lifnim mi-chourate haddine" : la justice par violence institutionnelle
répond simplement à la violence individuelle et ne la corrige
pas ; ensuite, on ne fait que se lamenter sur le récidivisme absolu
et l'effondrement progressif de la société.
C'est aussi l'attitude de jugement sans pitié de l'humanité
envers les enfants (la mort par faim, par l'enrôlement dans les armées,
l'esclavage des enfants), envers les femmes (viol, discrimination éducative
et sociale, exploitation financière, sexuelle), attitudes toujours
justifiées avec dureté (le "dine") par cet argument
: l'homme est ainsi fait, il n'y a pas d'autre possibilité.
Face à cet ensemble, la téchouvah propose à celui
qui revient (et au délinquant en particulier), la découverte
d'un autre système qui lui est parallèle et qui se caractérise
par :
- l'ordre judiciaire divin qui lui propose la remise totale de ses
peines, le retour à la virginité du casier judiciaire passé
très chargé ; cette remise est basée sur le fait que
-contrairement au stigma social qui se place sur le condamné et
le marque définitivement comme quelqu'un qui possédait en
lui la capacité d'être nuisible, incapable de respecter le
bien des gens et les lois- le système biblique affirme que cet homme
n'a jamais été fondamentalement mauvais car il n'y
a pas d'homme fondamentalement mauvais.
Ainsi, Antonin demanda explicitement à Rabbi si l'enfant est
mauvais et dominé par le "yetser hara" dès sa conception
et le rabbin répondit : "non, car il est dit que le péché
n'est pas avec toi dans le ventre de la mère mais il ne te guette
qu'à la porte (de sortie du ventre)".
Le mal est ainsi représenté comme venant de l'extérieur
et l'image de soi reste fondamentalement bonne. L'enfant lui-même
ne peut, véritablement, être un pécheur : "si les grands
ont péché, les enfants qu'ont-ils fait comme péché
?".
Face à cette composition de base qui est positive chez l'homme,
la punition de l'homme en cas de faute ne peut pas, elle non plus , être
entièrement négative, voilà pourquoi D.ieu veut l'amendement
par la bonté et non le sacrifice qui extermine . Il est un bon juge
qui ne souhaite pas la mort du pécheur mais qu'il se repente et
qu'il vive
- la remise immédiate de la peine alors que les jugements humains
ne peuvent pas abréger totalement les sentences. La tradition précise
les différents cas, parmi les plus graves, dans lesquels le lecteur
verra la proposition de cet accès rapide à l'issue de la
peine . Proposition attirante pour celui qui se sait emprisonné
non seulement dans ses redoutables penchants mais encore entre les murs
d'une prison. La fête de Kippour est en grande partie basée
sur la dynamique progressive de la réduction des peines au cours
des heures de la journée : la prière continue est une longue
plaidoirie qui aboutit à cette réduction et suppression.
Cette éventualité de rapidité n'est cependant
pas une facilité car elle dépend de la volonté qui
s'y exercera, de l'intensité et de la complétude dans la
prise en charge de toutes les tendances négatives pour leur retournement
en positif.
C'est à partir de là que se sont développées
les techniques élaborées pour faire franchir les stades de
la techouvah . La tradition place un état intermédiaire entre
la non-téchouvah et la téchouvah : le stade où celui
qui l'entreprend le fait à l'intérieur de motivations intéressées
("chelo
lichmah") ; non seulement cette étape existe et permet d'aller
de l'intérêt au désintéressement
mais elle est nécessaire ; Rabbi Haïm de Volozhin insistait
fortement sur la nécessité de cette étape préparatoire
et transitoire . Celui qui était condamné par les hommes
et laissé à l'abandon par eux pendant tout le temps de sa
peine se trouve donc placé face à un espoir mais aussi face
à la nécessité de recourir à des maîtres
en ce type de rééducation.
Deuxième conclusion : la capacité d'être soi-même
son propre avocat et son propre juge par la connaissance de la constitution
(la Torah) et du Code civil des lois (la halakhah) dont la dynamique interne
n'est pas seulement le droit mais également la morale . Celui
qui fait ce "retour" à la morale interne du monde ne débouche
pas alors vers une religiosité mais vers une compétence juridique
qui se porte sur toutes les dimensions de l'existence. L'ex-"délinquant"
reçoit des instruments pour analyser sa typologie personnelle (par
exemple : "il y a trois catégories d'homme : celui qui dit ce qui
est à toi est à moi, celui qui dit ce qui est à moi
est à toi, celui qui dit ce qui est à moi et ce qui est à
toi sont à moi..." Avote), ses tendances, sa relation, pour analyser
la dynamique son acte après sa réalisation, son degré
de responsabilité, d'humanité ou de deshumanité ('kofine
midate sdom"), etc. L'homme a même l'audace de renverser le problème
: il condamne l'oeuvre de D.ieu qui n'a pas rendu l'homme très bon
et la tâche de l'homme, comme un bon juge est de devenir méticuleux
dans sa pensée et dans son action pour bien agir (ché
ypachpéche bémaâssav).
Troisième conclusion : une solution est proposée
qui diffère des mesures judiciaires habituelles qui en restent à
des corrections externes (amende financière, enfermement), c'est
la mesure personnelle de contrôle des pulsions personnelles : "le
mauvais est dominé par les pulsions de son coeur mais les justes
ont ces pulsions sous leur domination ...et qui est un champion, c'est
celui qui a la maîtrise de son instinct ". D.ieu ne propose pas la
réduction de l'homme mais de développer sa capacité
de choix devant ce qui mène à la vie et ce qui mène
à la mort .
Quatrième conclusion : face à un ordre repressif qui n'a
trouvé comme thérapeutique que l'enfermement, un délinquant
prisonnier sera sensible au fait que l'autre ordre judiciaire (le divin)
"désire" que l'homme soit libre . Le principe de la liberté
est ce qui place même l'homme en toute indépendance par rapport
à D.ieu : "tout est dans les mains de D.ieu sauf la crainte de D.ieu"
.
Plus encore, D.ieu fournit à l'homme le trousseau de clefs pour
s'évader de la prison, l'instrument nécessaire pour parvenir
à cette liberté qui est celle du pouvoir personnel
sur ses instincts et sur ses actes : ce contrôle se réalise
par l'étude, super-antidote ("tavline" ). Sorti du non-contrôle
des pulsions ou de la prison des dossiers et jugements humains, celui
qui fait téchouvah par l'étude ininterrompue et laborieuse
acquiert une telle indépendance qu'il devient "fils du monde à
venir, ben ha olam ha ba".
Cinquième conclusion : celui qui n'était que violence
dans la relation humaine (le dine ou, métaphoriquement, le vin)
peut découvrir un confort d'un ordre différent et plus doux,
comme le disent les commentaires du Cantique des Cantiques sur le verset
"ton amour est meilleur que le vin".
Sixième conclusion : l'ordre judiciaire de la société,
même s'il est basé sur la visée d'un ordre plus grand
de l'univers, peut apparaître brusquement comme cruel, humainement
ou intellectuellement peu évolué, impuissant ou marginal
par rapport à la sagesse nouvelle. Cet ordre peut être intrinséquement
contesté et le processus de réadaptation sociale rencontre
là un nouvel obstacle imprévu. Devant les rois terrestres
(et les juges), l'homme arrive les mains pleines et repart les mains vides
mais devant le roi suprême, il arrive les mains vides et repart
les mains pleines.
Cet ordre social est contesté aussi parce qu'il apparait comme
était surtout porteur d'interdictions et incapable de placer comme
lois des obligations positives dans les rapports de l'homme avec son prochain
alors que les lois de techouvah et de relation positive à autrui
et de réparation des torts sont impératives .
Les textes ajoutent que, non seulement l'homme a gagné tout
cela mais, encore, face à ceux qui sont bardés de fonctions
et titres qui leur permettaient de le juger, il se trouve doté du
titre de "rabbi" .
Septième conclusion : contrairement au système judiciaire
tel qu'il peut être observé par les transgresseurs des lois,
où les uniformes (policier, procureur, juge, avocat, gardien, etc)
permettent à ces fonctions d'être distinguées de coupable,
la tradition conteste cette répartition inégalitaire
des valeurs, place à égalité tous les hommes devant
la faute et devant la techouvah : tous pèchent et aucun ne
fait le bien.
Cet ensemble pose la question d'un anarchisme contestataire derrière
la techouvah ; cette éventualité n'est pas à écarter
dans la démarche individuelle. Il arrive épisodiquement que
ces mouvements de téchouvah débouchent en initiatives illégales
de la part de quelques groupuscules.
Par contre, cet autre ordre révèle également l'importance
de la loi fondamentale et égalitaire et les fruits qu'elle peut
assurer lorsqu'elle est respectée.
11) Le sens de l'échec.
Quel sens nouveau le 'hozér bi-techouvah a-t'il pu donner
à son échec personnel antérieur pour s'appuyer dessus
et avancer à partir de là ?
a) La création dans le cadre de l'insatisfaction et de la déception.
Sur le plan existentiel, dans le rapport intime de soi aux autres,
au monde ou à soi-même, la téchouvah ne peut se mobiliser
que dans le cadre de l'insatisfaction et de la déception. Un coeur
est brisé parce qu'il ne supporte pas son échec en comparaison
des espoirs qu'il avait placé en soi-même ou en quelqu'un
d'autre. Seul ce coeur-là est encore disponible pour
un mieux. Il n'est pas fermé ni repus. Il peut aussi bien entendre
autrui, homme ou Dieu, se rapprocher de l'autre et de soi-même :
"les offrandes d'Elokim sont un coeur brisé" , ... "mon coeur est
abattu et vit à l'intérieur de moi-même" .
A contrario, la tradition juive tempête contre les "insolents"
et les "effrontés" qui sont fermés à toute attente
. Le retard placé entre l'espoir et la réponse dans toute
relation humaine est supprimé par les "insolents" qui
installent leurs propres idoles comme le firent les Hébreux dans
le désert, quand ils installèrent un veau en or et
lui organisèrent un culte lors de l'absence prolongée de
Moïse. Dans le désert, les Hébreux avaient
comblé ce manque immédiatement ; ils avaient tout à
leur disposition sauf la téchouvah .
Cette arrogance et cette grossièreté intérieures
qui donnent à l'homme l'impression de s'élever au dessus
d'autrui comme l'aigle sont dénommées comme l'expression
des vitalités internes et incontrôlées de "l'autre
côté", la "Sitra A'harah". Cette attitude indélicate
conduit l'homme à commettre les forfaits contre D.ieu à travers
autrui ; c'est comme une barrière grossière qui arrête
le contact du regard et de l'écoute . L'arrogant est séparé,
enfermé dans une enveloppe .
Cette enveloppe est si dure qu'il est comme mort : "les méchants,
de leur vivant ils sont appelés des morts" .
Il est également enfermé dans un nuage ou dans
un brouillard qui l'empèche d'exercer sa pensée et son discernement.
Il n'est pas capable de faire le bilan de lui-même nécessaire
pour la téchouvah .
b) La honte.
Au contraire, l'insatisfaction ressentie s'accompagne d'un sentiment
de honte. C'est, à la fois, la preuve d'une grande sensibilité,
d'une capacité de remise en question personnelle, d'une attention
à autrui et d'une présence interne à l'autre.
Ce sont là les caractéristiques du peuple juif, disent les
textes . Ce sont des conditions nécessaires et préalables
pour que la téchouvah puisse se mettre en mouvement.
c) La brisure.
Cette ouverture nécessaire est représentée
dans le dessin même de la lettre hébraïque hé,
lettre de création, par un passage placé dans le graphisme
de la lettre.
C'est une brisure ambivalente qui est à la fois très
bonne parce qu'elle crée une ouverture mais toute brisure
est également pénible et vécue comme une mort parce
qu'elle casse l'impulsion naturelle à l'expansion .
Cette double caractéristique est exprimée également
dans l'instrument même de la téchouvah qu'est le chofar, cette
corne dont il est sonné, image corporelle de l'homme chez qui la
vibration doit atteindre tout l'être. Les commentateurs parlent de
la forme que doit avoir ce chofar : la plupart (Rachi, les Tossaphotes
et Maïmonide) optent pour la corne courbée du bélier
qui est comme le coeur brisé et incliné, tandis que d'autres
admettent le shofar simple et droit et décoré d'or comme
quelque chose qui est bien posé, mais à condition que tout
cela n'altère pas la qualité naturelle du son dans sa simplicité
native car, en fait, ces deux attitudes (la courbure et la droiture du
bonheur) sont interdépendantes.
12) La religiosité.
En quoi ce sens nouveau est-il ou non religieux ?
Prenons le texte central de Deutéronome 3O, 11-14 : "car cette
loi que Je t'impose en ce jour, elle n'est ni trop ardue pour toi,
ni placée trop loin. Elle n'est pas dans le ciel, pour que tu dises
"qui montera pour nous au ciel et nous l'ira quérir, et nous la
fera entendre afin que nous l'observions ?". Elle n'est pas non plus au
delà de l'océan, pour que tu dises : "qui traversera pour
nous l'océan et nous l'ira quérir, et nous la fera entendre
afin que nous l'observions?". Non , la chose est tout près de toi
: tu l'as dans la bouche et dans le coeur, pour pouvoir l'observer !".
En ce texte, il s'agit d'éliminer d'abord et rapidement les voies
de l'illusion : ce sont elles qui détournent de l'affrontement à
la réalité et proposent de croire que la téchouvah
serait trop ardue, trop éloignée de soi, serait dans
les cieux, viendrait d'un messager du ciel ou d'un envoyé d'un univers
lointain.
13) L'étude.
Pourquoi cette évolution s'appuie-t'elle particulièrement
sur l'étude et sur la pensée inscrite dans la parole ?
a) L'étude.
Rabbi Yohanan et Resh Lakish tombent d'accord pour affirmer que le
travail moral, et psychologique dirions-nous aujourd'hui, que représente
la téchouvah vaut mieux que toutes les mesures brutales comme
l'écrit Salomon : "la démonstration produit plus d'effet
sur l'esprit d'un être intelligent que cent coups de bâton
sur un sot". La course désordonnée ne peut aboutir et il
faut revenir à l'étude calme de la lettre écrite par
l'amant, comme dit le prophète Osée : "elle a couru après
ses amants sans pouvoir les atteindre ; elle les a cherchés et ne
les a pas trouvés et elle se dit : allons, je veux retourner (téchouvah)
auprès de mon premier mari" .
L'étude permet de mobiliser la réflexion personnelle et
individuelle dans la démarche de la téchouvah. Cela permet
d'éviter ce qui serait une démarche superficielle et, surtout,
une téchouvah conventionnelle : "il y a ceux qui pèchent
, qui apportent un sacrifice de réparation et qui font téchouvah,
et il y a ceux qui péchent , qui apportent un sacrifice de réparation
et qui n'ont pas fait téchouvah" .
C'est pour cela que parmi les sept choses qui furent créées
avant la création du monde lui-même figurent ensemble la torah
(l'étude) et la téchouvah .
b) La pensée-parole, lieu du face à face dans les lettres.
Le passage du Deutéronome cité plus haut situe les lieux
fonctionnels de la téchouvah : "non, la chose-parole est tout
proche de toi , dans ta bouche, dans ton coeur, pour la faire". Nous avons
déjà décrit ce qui est entendu par cette proximité
intense mais que signifient les trois instruments mis ainsi en relation
(bouche, coeur, acte) ? L'acte correspond aux mitsvotes (les bonnes actions
prescrites dans la Bible). Le coeur englobe le travail interne sur
les sensations, les émotions et l'imaginaire.
Pour bien comprendre le terme de "davar" (chose-parole-bouche), nous
devons recourir à ce qui est explicité dans la traduction
de la Bible par Onkelos en plusieurs autres endroits.
Quand Onkélos traduit en araméen "et l'homme devint vers
un être (néféche) vivant" , il rend "nefesh"
(l'être sur un plan d'identité personnelle psychologique)
par rouah memalelah (esprit de parole). Nous devons comprendre
cette définition biblique de l'homme en tant qu'être de parole-langage
car, effectivement, la tradition juive dans laquelle se déroule
le processus de téchouvah est bien le royaume du langage.
Onkélos récidive quand il traduit "la terre était
une même langue et des paroles semblables" par "mamlél"
. Mais il nous donne la clef du sens quand il traduit par cette même
racine les différentes composantes de ce mouvement de retour (téchouvah)
vers D.ieu du prototype humain qu'est Moïse dans l'approche et dans
la rencontre du buisson ardent : "et D.ieu parlait (mitmaléil)
avec Moïse face (mamlél) à face (mamlél)
comme parle (mémaléil) un homme avec son ami". Onkélos
voudrait-il indiquer par là que ce retour juif au feu intime et
à D.ieu ne se joue pas dans l'illusion de l'image mais par cet instrument
rigoureux et communicatif de réciprocité et de face à
face qu'est le langage.
On peut ainsi mieux comprendre pourquoi Rabbi 'Haïm, auteur du
Nafesh
'Haïm, tout en n'attaquant pas la "flamme ardente" des 'hassidim,
contestait la prétention de certains à la rencontre extatique
hors de la rigueur du mot situé dans la Torah et découvert
à travers l'étude. Pour s'avancer dans cette voie, il ne
faut donc pas prendre appui sur des fantasmes personnels ni sur un style
de comportement groupal particulier mais il ne faudra prendre appui que
sur des paroles comme dit le prophète déjà cité
: "revenez à D.ieu... prenez avec vous des paroles" .
En effet, le processus créatif profond et véritable, comme
l'exprime bien Onkélos , c'est la parole, c'est aussi par elle que
l'homme et D.ieu sont unifiés et reliés en ce sens que D.ieu
a créé le monde par des paroles comme Adam a créé
des êtres en les "nommant" . Et ce lien des deux paroles -divine
et humaine- réunies en une seule, c'est le texte même de la
Torah, prototype de la parole de D.ieu et, simultanément, de la
parole de l'homme, ou de la parole à venir de l'homme à
venir.
C'est le motif pour lequel la téchouvah se fait par la reconnaissance
verbale des fautes, par leur expression verbale précise (le "viddoui")
sur laquelle Maïmonide insiste et c'est pour cela que le Talmud parle
de l'acte de réparation par la parole ("kaparat devarim").
Cette importance de la parole réparatrice est aussi en correspondance
avec l'importance de la parole destructrice qu'il s'agit d'annuler. En
effet, plus que les armes, un mot utilisé pour humilier quelqu'un
le tue réellement .
L'importance de la parole dans la téchouvah se manifeste aussi
dans les plaidoiries argumentées de Moïse auprès de
D.ieu en faveur d'Israël pécheur
14) Le désir.
Quelle est la nouvelle relation du sujet à son désir
dans cette évolution?
Nous ne séparerons pas les deux niveaux du coeur et de l'acte
car les pédagogues de la téchouvah (Yonah Gérondi,
Maïmonide, Rav Kook) développent le sens du discernement à
travers l'action :
a) Le désir.
C'est le "désir" qui est la racine de l'action1 et c'est
lui qui est concerné par la téchouvah : il renouvelle ses
manifestations, se camoufle , réapparait sous d'autres formes pour
trouver sa satisfaction et joue sur la confusion .
Le désir est présent dans la téchouvah par une
autre approche : face à l'interprétation spirituelle de Dieu
dans la Bible : "que celui qui souhaite entrer entre" , l'individu se trouve
confronté à son propre désir, à ses aspirations
intimes.
b) Les freins du désir.
Le désir bute également sur de nombreux freins,
ou se manifeste dans des niveaux de conscience très faibles,
ou dans des manifestations répétitives .
c) La connaissance du désir.
La méthode consiste donc à se centrer sur les attitudes
psychologiques personnelles, à se connaître, à s'entendre
et à chercher ainsi ses propres voies sur beaucoup de
niveaux et jusque dans les détails .
Nous pourrions résumer cette importance de la connaissance psychologique,
aujourd'hui élaborée en méthode dans la psychothérapie,
par cette phrase de Maïmonide : "selon la connaissance, l'amour" .
Mais ce désir doit être examiné et éprouvé
dans l'action pour ne pas se contenter de fausses lucidités ou de
fausses repentances et pour découvrir si le désir du coeur
s'est rectifié. Maïmonide prend un exemple très concret
et pulsionnel pour l'exprimer : le véritable "baal téchouvah"
est celui qui ayant eu un rapport interdit avec une femme, a fait techouvah
et se retrouvant seul avec elle parvient à gouverner son attitude
. Le Talmud était encore plus précis : "avec la même
femme, dans les mêmes circonstances, au même endroit" .
d) Le désir et l'acte.
Ces pédagogues de la tradition juive indiquent que, par cette
exigence de recherche, "la méditation sur la téchouvah mobilise
déjà la téchouvah en réalité" . Elle
est un mouvement continu d'ouverture . Le processus est basé sur
le fait qu'une faute entraine une autre faute parce qu'elle donne
ensuite l'impression qu'elle est permise , comme un acte bon entraine
lui aussi un autre acte bon parce qu'il semble possible et intérieurement
autorisé : ainsi, la recherche de la téchouvah est
elle-même la téchouvah.
Cette conception de la valeur de la connaissance et du désir
en acte est très importante car elle neutralise un subtil blocage
dans le processus de rénovation personnelle. Placer
l'auto-appréciation seulement au niveau de la qualité des
actes réalisés entrainerait la déception, la
dépreciation personnelle puis, cette dépréciation
enlèverait toute force, tout attrait pour essayer de s'améliorer
devant la conscience persistante des tendances négatives ; c'est
ainsi, dit le Rav Dessler, que le "yetser ha ra" (tendances
négatives) parvient à neutraliser et à absorber
le "yetser ha tov" (tendances positives) : "ce n'est pas assez que
les méchants ne changent pas le yetser ha ra en yetser
ha tov, ils ont même transformé le yetser ha tov en
yetser ha ra" .
SUITE ET FIN |