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et Psychologie de l'homme de la téchouvah par Yehoshua Ra'hamim Dufour
SUITE ET FIN 15) Les modèles identificatoires.
a) Les ancêtres.
Adam s'émerveille de la techouvah quand Caïn, le premier
criminel, en fait la découverte . La mémoire des grands pécheurs
de l'Histoire revenus par la téchouvah est célébrée.
Reuben, qui participe à la vente de son frère et revient
en larmes sur les lieux du crime, en est l'exemple typique. Il est nommé
"l'ainé en téchouvah" .
D.ieu lui-même a fait techouvah après le Veau d'or. Le Temple lui-aussi, dans son équilibre, est présenté comme un modèle optimal pour la téchouvah. Tout homme qui fait le retour (téchouvah ) est, de la même manière, honoré par D.ieu. Le Talmud abonde de ces personnages présentés comme dossier de réflexion pour l'enseignement des générations futures et comme pôles identificatoires : Resh Lakish est un de ces exemples souvent cités dont la grandeur dépassa de loin la chute initiale. Le Middrash cite les peuples ou les membres d'autres peuples qui s'adonnaient aux sorts et à la magie et qui firent téchouvah . Inversement, la téchouvah est présentée comme plus forte que la puissance des grands rois : l'échec de Pharaon le démontre . Celui qui fait téchouvah n'est pas seul, il dispose de l'assistance d'un avocat puissant, l'ange Mikhael ("Qui est comme D.ieu ?"). b) l'identification au tsaddik, le Juste.
c) L'identification au "messie".
c) L'identification au "Baal téchouvah", l'homme de la
téchouvah.
16) Les supports collectifs de la nouvelle identification.
a) Le renversement du passé en futur.
Cette grande dramatisation du temps a toujours eu un impact en chaque génération. C'est un renversement du passé vers le futur, sans lequel, comme le dit Maïmonide, il n'y a pas de véritable repentance ; c'est comme si l'année nouvelle commençait en fait à Kippour, précédée d'un temps intermédiaire qui serait celui des yamim noraim. b) Sortir de la répétition.
Quand l'être humain est dominé par ce que Freud a nommé "mécanisme de répétition", il est enfermé dans un monde clos , étroit, répétitif (en hébreu, étroit, en ce sens, c'est la racine "tsar" comme dans le mot "mitsraïm", Egypte) : l'homme ne peut se dégager de certains automatismes ; il est bloqué dans son évolution. Et il ne peut sortir de cet état statique et mortifère sans aide extérieure et sans effort personnel. Il a fallu 49 jours aux hébreux pour sortir de cet état de mitsraim (l'Egypte) et arriver au Mont Sinaï. Qu'est-ce que "sortir de mitsraïm" ? C'est sortir du tsar, qui signifie fermeture, mort, répétition, de même que "tsarar", c'est être ficelé dans les problèmes, l'angoisse, l'étroitesse d'esprit ; vis à vis des autres, cette racine signifie aussi les détester, les harceler. c) Le passage à la mobilité.
Il s'agit donc, dans ce processus temporel, de passer de l'état d'immobilité à un mouvement intérieur, au dynamisme retrouvé, à l'ouverture qui concerne aussi bien l'ouverture à soi-même aux différentes dimensions de soi, qu'aux autres et au monde. Ainsi, la téchouvah serait comme une renaissance, non pas tant dans le sens de rupture avec le passé (ce qui serait une mutilation) mais comme une assomption d'un passé dé-figé et réintégré dans une nouvelle perspective. La journée de Kippour par sa grande intensité, par ses aspects tant personnels que collectifs et historiques, touche à ces domaines tout à fait personnels et préservés de la personnalité qui permettent une remise en question totale et ouvre la voie à une transformation de l'être. d) Simultanéité du changement personnel et collectif à Kippour. Nous avons vu combien ce travail d'évolution prend du temps et des étapes depuis les 49 jours passés entre l'Egypte et le Sinaï. Ces 49 marches sont faites ensemble au milieu du peuple et par le peuple comme collectivité. Cette intrication du changement personnel inscrit dans un changement collectif apparait par le fait que ces 49 portes d'entrée dans la techouvah qui correspondent à ces 49 jours de pérégrination, correspondent aussi aux 49 lettres qui composent les noms personnels des 12 tribus d'Israël. Aussi bien Maïmonide que Luzzatto, qui peuvent symboliser l'un et l'autre la tendance plus rationaliste et la tendance plus mystique en ces questions, affirment que le passage de la téchouvah individuelle à la téchouvah dans le rite collectif de Kippour est une nécessité sans laquelle l'évolution individuelle ne serait pas confirmée. Dans la première phrase du livre de l'Exode (dans le texte hébraïque : "ve eleh chemot benei israêl habaim mitsraïma et iaqov hish véveito" : voici les noms des fils d'Israël qui viennent d'Egypte, Jacob et sa maison), les premières et dernières lettres de chacun de ces mots qui indiquent les fils d'Israël, composent , d'une part, le mot "techouvah" et, d'autre part, le mot "téhilim" (psaumes) ; en ce sens, pendant le mois qui précède Kippour, les psaumes sont récités quotidiennement. Ainsi, la téchouvah ne peut séparer la prière individuelle et la demande collective. e) Le retour à l'autre.
Ce chofar, instrument de la techouvah de Kippour, c'est aussi cela : la voix d'un ami qui frappe dans notre oreille pour la déboucher : "ouvre moi" , dit-il, à travers son souffle dans le chofar. Reconnaître la voix de cet ami dans la vérité de ce qu'il est personnellement dans son appel insistant, c'est le découvrir avec nouveauté comme ami et non selon les préjugés personnels, sociaux ou idéologiques, ce qui en fait alors un ennemi, un étranger, un traitre, un primitif, un idéologue borné, un raciste, etc. Par le chofar et par les psaumes, il est proposé de retrouver cette qualité qui caractérise David, la qualité de douceur avec l'autre membre du peuple . En résumé, lors du processus personnel et collectif de
téchouvah de Kippour, chacun vit ces paroles, récitées
également dans la prière de chaque matin, quand Abraham et
Isaac disent, avant l'épreuve du pseudo-sacrifice : "nous irons
jusque là, nous nous prosternerons et alors nous reviendrons vers
vous" .
17) Le narcissisme et le temps.
Nous avons tenu à décrire dans le détail les divers processus et phases possibles qui sont présents dans la dynamique de la téchouvah parce que les auteurs soulignent la complexité du phénomène, de ses niveaux et des conditions intérieures et extérieures qui peuvent interférer . La téchouvah ne peut donc être aucunement ramenée à un phénomène simple de mode sociologique , de déplacement d'une appartenance à une autre, de réaction d'une génération à l'autre, de recherche psychologique de dépendance, de rigidité réactionnelle dans un monde incapable de proposer des valeurs et dans lequel les normes s'effondreraient (l'anomie). Nous devrons cependant prendre en considération chacun de ces processus qui s'imposent spontanément à la réflexion critique du psychologue soucieux de comprendre, aussi bien que de tout scientifique qui, derrière son attitude critique professionnelle pourrait manifester une attitude réservée ou antipathique envers ce phénomène. Nous avons voulu aborder ce processus avec le même respect et
essai de compréhension que nous le faisons quand nous recevons en
consultation, en analyse ou en thérapie, une personne nouvelle
chez qui nous savons que l'apparence ne rend absolument pas compte de la
vérité de l'être. Si la simplicité de l'apparence
suffisait, la rencontre de recherche n'aurait même aucune raison
d'être.
L'appréciation positive de soi-même que constitue la ressemblance
avec les images identificatoires idéales du passé,
apporte un renforcement narcissique important.
Au delà des apparences négatives ou du regard intensément négatif sur soi, celui qui accomplit la téchouvah réintègre cet état antérieur de l'humanité (peut-être imaginaire) où l'homme était à la fois tout arbre et tout fruit . D'autre part, il n'y a pas de différence notable entre lui et ces modèles positifs alors que la position de délinquant traduit une stigmatisation de la part de la société envers lui. Par la téchouvah, l'homme sort ainsi de l'ordre social négatif (ce qui va dans le sens de la marginalité du délinquant) pour entrer dans un ordre social parallèle au premier dans lequel il est intégré, valorisé, identique aux autres membres de la société et aux plus grands . Comme tout autre membre du peuple, sans différence aucune, il fait partie d'une collectivité noble : par la racine de son être, il est relié à un ensemble comme chaque lettre de la Torah est spécifique mais indispensable pour la globalité du texte ; cela n'est pas vécu comme une simple image mais comme une nature d'identité. Alors que son importance sociale actuelle est nulle ou négative, cet homme découvre que sa façon de vivre, non seulement facilite ou complique la vie de la petite collectivité humaine dans laquelle il est mais , également, contribue au fonctionnement de l'ensemble des mondes. Ces lettres qui le constituent ont créé également le ciel et la terre et les maintiennent dans l'être. Il contribue par là à la poursuite continue de la création. Il s'ensuit une possibilité de moi grandiose. P. Péli écrit : "from the spiritual struggle which is the lot of repentant man, there emerges a perfection of personality of incomparable splendor and glory unknown among those, whole and simple, who have never undergone the tribulations of internal spiritual conflict ". Ce sentiment de moi grandiose se précise en sentiment de
moi élitiste et héroïque comme dirait D. Anzieu ; c'est
la conscience du "plus-que" :
Ce moi nouveau se caractérise aussi par le sentiment interne
de beauté :
En conclusion, les textes affirment :
Par contre, une limitation s'impose simultanément pour tempérer le risque de délire d'une telle valorisation, car cet homme ne vit plus de ce qu'il prend, vole, brise mais son expansion néfaste est tempérée par la rigueur, les règles et les limites du texte de la Torah et par la forme externe et précise des lettres qui sortent de la bouche d'autrui, de l'homme . 18) L'unification de la personnalité.
Ce n'est plus seulement la petite histoire du dossier juridique personnel et du passé délictuel qui constitue l'histoire personnelle, mais c'est une Histoire plus large dont il est un maillon vivant et valorisé, une Histoire lue dans un code particulier, dans cette langue particulière que nous venons de décrire, langue que le baal téchouvah a apprise. Ce processus qui peut paraître artificiel et particulier correspond cependant au processus de toute insertion dans une société par la langue maternelle ou par les langues successivement intégrées. Par ailleurs, ce qui était un environnement menaçant est devenu un motif de renforcement du moi : l'insécurité psychique générale qui peut s'amplifier en crainte de la mort est convertie en contrainte pour s'améliorer afin de vivre réellement pendant qu'il est temps. Ce sentiment narcissique extrêmement puissant ne tombe pas dans
la pathologie du narcissisme individuel mais c'est un narcissisme social
et collectif : être reconnu, être identifié et identique
en valeur, être inséré dans la totalité valorisée
dans une certaine société.
La téchouvah symbolise cela en supprimant les barrières que le péché mettait entre l'homme et D.ieu . Les freins personnels à la réconciliation sont supprimés, la peine est remise. La réintégration est assurée . Alors qu'il était exclu, il agit maintenant sur le monde . 19) Les liaisons relationnelles.
La techouvah est basée sur une réactivation du désir envers l'Autre (D.ieu) chez celui qui était enfermé en soi-même. Il éprouve également, à travers le témoignage du texte, le désir et l'aspiration que D.ieu manifeste envers lui . Ce désir dans la réciprocité n'est pas placé sur un plan théorique mais éprouvé dans l'instant , "aujourd'hui" . Cette relation d'aspiration se concrétise par l'apprentissage de l'écoute effective des paroles de l'autre : "tu reviendras (techouvah) à D.ieu et tu écouteras sa voix par le coeur et de toutes les composantes de ton coeur" . Mais cette qualité de relation nouvelle qui doit mener à une connaissance approfondie de l'autre doit s'exercer simultanément envers l'homme et envers Dieu, en raison de l'unité des mondes insérés dans les mêmes lettres. C'est ce qui est manifesté dans les commentaires sur la bénédiction des cohanim . Avec réalisme, les textes et les prophètes insistent sur le fait que le plus important, parce que le plus difficile, est de réussir cette relation avec l'homme ; si la téchouvah peut réparer l'erreur d'idolatrie (envers D.ieu) et même les actes incestueux (car elle redresse les retours négatifs vers l'origine), elle ne peut pas réparer les fautes portant sur les falsifications de mesures qui portent atteinte à autrui. La techouvah étant un "retour réciproque" dans le jeu d'ensemble qui existe entre D.ieu et l'homme, permet de saisir cette dimension du judaïsme de l'insistance sur la réciprocité sexuelle. Son importance entre les hommes viendrait de ce qu'elle est à l'image de cette dynamique complexe qui existe en D.ieu lui-même : bien entendu, l'image sexuelle de cette relation réciproque en D.ieu étant "du point de vue de la compréhension de l'homme" (mitsad ha mekabel) et non pas dans sa nature même qui nous est inaccessible et qui n'est pas exprimable dans nos anthropomorphismes. Le Zohar, parlant de cela, écrit : "en référence au père et à la mère (pour exprimer des dynamiques qui agissent en D.ieu), il est parfois écrit dans l'Ecriture la mère et le père, ou (dans l'autre sens) le père et la mère, pour bien montrer que tous les deux sont uns et semblables dans l'union" . Cette approche entraine une modification positive dans la relation humaine, en raison de la correspondance et de l'unité du monde d'en-haut et du monde d'en-bas : "quand l'homme est-il un ? Quand il est homme et femme dans le rapport sexuel et, pour cela, l'homme doit réjouir sa femme à ce moment... un dans le corps et un dans le néfesh (l'identité)" . Cette attention à la relation et à ses composantes réciproques s'étend non seulement à la relation individuelle mais à l'ensemble des relations, en particulier celles qui existent entre les peuples : "le monde entier ne forme qu'un ensemble, dans le jeu de l'exigence (dine) et de la bonté ('hésséd). Le monde ne subsisterait pas sans cela" . Cette modification par la techouvah ne supprime pas les différences d'identités spécifiques sur lesquelles le judaïsme insiste toujours pour que, justement, la dynamique bipolaire puisse réellement s'exercer. Une caractéristique importante de la nouvelle personnalité
dans sa relation aux autres, c'est qu'elle est placée "sous les
ailes de la chékhinah", c'est-à-dire en un lieu de
valeur élevée (près du siège de la gloire de
D.ieu où séjournent les 'hayotes dans la vision d'Ezéchiel)
et dans une position de protection . Cette protection, analogue à
celle du poussin que l'aigle protège sous ses ailes, est souvent
explicitée en prenant l'exemple du "guer", le converti au
judaïsme.
Le moi reçoit donc, de la part de l'environnement, quatre formes
d'aide :
20) le sens de la réciprocité.
Cette même réciprocité respectueuse doit s'exercer dans la relation entre l'individu et le peuple. Le 'hozér bi-techouvah, n'est pas un individu isolé mais il est inséré dans un peuple qui lui-même doit être en processus de téchouvah. Les textes bibliques et leurs commentaires parlent de la téchouvah d'Israël . L'individu ne peut donc se comporter envers la collectivité comme envers un objet à prendre ; il est envers elle en relation de personne à personne, dans un ajustement réciproque. D.ieu donne l'exemple de cette attitude de réciprocité envers sa créature. Il ne dit pas "Je suis D.ieu" mais "Je suis votre D.ieu" . Il précise encore : "par votre vie, J'annulerai mes propres mots et Je confirmerai les vôtres" . Cette relation optimale des êtres nous apprend que la tentation
de rage et de destruction extériorisées qui s'emparent de
chaque individu comme résultat de ses frustrations intimes
ne doivent pas se traduire en actes nuisibles pour autrui. La régulation
doit rester au niveau personnel et au niveau interne. Alors, il n'y
aura pas de conséquences négatives et mortifères pour
les proches : "si vous brisez vos coeurs (si vous maîtrisez votre
dynamique intime) par la téchouvah, alors vous n'aurez pas à
déchirer vos vêtements par des deuils de vos fils et de vos
filles" .
21) Les relations conflictuelles.
Le "retour" de l'homme à celui qui est nommé à tort son "semblable" doit se traduire par l'approche de la paix : la jonction doit se rétablir entre les parties qui semblent être apparemment inconciliables parce qu'elles sont différentes. Deux passages du Talmud l'explicitent clairement dans cette ligne. Le premier texte présente une discussion entre des Sages sur la prescription de ne sortir qu'avec une chaussure quand un pied est blessé ; faudra-t'il mettre la chaussure au pied blessé ou à l'autre ? En ce langage métaphorique, nous pouvons comprendre qu'il s'agit bien d'une personne blessée qui fait partie d'un couple (les deux jambes différentes sont membres d'une même unité). Qui doit être protégé davantage par la chaussure ? Quand on se chausse, doit-on commencer par tel pied ou tel autre ? La métaphore nous indique bien qu'il s'agit d'une interrogation sur l'immense délicatesse qu'il faut mettre dans les relations de couple entre les individus. Le texte louange Rav Nahman ben Ytshak qui dit : "une personne qui craint Dieu (nous avons vu plus haut le lien de la crainte-honte à la téchouvah) a pratiqué simultanément selon les deux opinions ; c'est Mar bar Rabbana. Comment faisait-il ? Il se chaussait le pied droit et ne l'attachait pas, puis chaussait le pied gauche et l'attachait , et attachait ensuite la chaussure du pied droit". Le texte suivant parle des tefilin qui se placent justement dans cet ordre, ce qui montre -principe de base de la téchouvah- que la dynamique qui joue d'abord entre les hommes est la même que celle qui joue entre l'homme et D.ieu ou en D.ieu lui-même puisque D.ieu "met les tefilines", selon la tradition. Le second texte accentue cette démonstation en référence à D.ieu. Il remet en scène Rav Nahmane dans une discussion sur les bénédictions : le prêtre doit-il prélever une partie d'excellente qualité dans un fruit ou un fruit entier de qualité moindre. Le sens est le même : la différence entre les individus est ainsi manifestée totalement et la question est posée : qui D.ieu préfèrera-t'il ? Rav Nahmane satisfaisait l'un et l'autre en plaçant le morceau sous l'entier pour réciter la bénédiction. Un jour quelqu'un enseigne cette même règle devant lui. Rav Nahman lui demande son nom. "Chalmane", répond-il. Rav Nahmane réplique : "tu es chalom" (ce qui signifie à la fois paix et complet) et ton enseignement est complet car tu as mis la paix entre les sages". La paix est la science de la complexité relationnelle. Elle n'est pas assurée par un don égalitaire envers des parties différentes ni par un don unilatéral qui privigélie l'une des parties mais par un lien complexe entre les deux. La téchouvah n'est donc pas un lien simple à autrui et elle suppose l'acquisition de cette science de la complexité. Une formation insuffisante dans cette science divine mène à des catastrophes relationnelles : "Rabbi Ytsrak ben Pinhas dit : qui a bien en main le Midrash (étude de réflexion) mais pas la Halakha (science de la prescription dans l'action) n'a pas encore senti le goût de la sagesse ; qui a bien en main la Halakha mais pas le Midrache n'a pas encore senti le goût de la crainte de la faute. Il ajoutait : qui a bien en main le Midrache mais pas la Halakha est un héros désarmé ; qui a bien en main la Halakha mais pas le Midrash est un lâche armé jusqu'aux dents mais qui a bien en main l'une et l'autre de ces matières est un héros solidement armé" . Celui qui est expert dans cette science réussit à relier à la fois ce monde -ci et l'autre, c'est pourquoi il est dit de lui : "si l'homme sait donner et agit en faveur de la paix entre les hommes, il jouit des fruits de sa bonne action dans ce monde-ci et un trésor lui est réservé dans le monde à venir" . Cette recherche des mécanismes de pensée qui, seuls, peuvent assurer une paix qui ne soit ni un rêve ni une supercherie, est l'objet constant de ma recherche. La paix humaine et la paix intérieure ne peuvent faire l'économie de cette complexité. Là où beaucoup la refusent pour choisir l'affirmation des thèses unipolaires qui, seules, permettent la lutte guerrière, nous pensons que la réalité est bâtie sur la complexité du chiasme. Héraclite, Hegel, Kierkegaard, Karl Barth, Rudolf Otto et, dans leur ligne, le Maharal de Prague et le Rav Soloveitchik ont mis en valeur "l'immense pouvoir créatif de l'antithèse" où l'inconsistance enrichit l'existence, où la contradiction renouvelle la Création, où la négation construit des mondes et où la dénégation approfondit et expanse la conscience" . André Neher en fait également sa trajectoire dans la lecture de la parole humaine, de l'exil de la parole : tout porterait à désespérer de l'homme, tout porterait à vivre intensément de brutalité de pulsions et de bonheur mais les deux attitudes sont reliées par un "et pourtant, malgré tout, peut-être" qui est la clef du message des prophètes ; ce "et pourtant" justifie la continuité de l'espoir et de la vie en dépit de chaque échec de l'humain. Nous avons appris d'André Neher, dans son enseignement direct sur les textes traditionnels, du Talmud au Maharal et au Chla, que se situait là le Sod, le secret que lentement le Maharal essaie de faire comprendre par petites touches successives dans ses différents livres. Un vide sépare les éléments contradictoires mais c'est lui qui permet et assure la communication . Suivant le regard et la formation intellectuelle, le romantique ressentira davantage l'élément vide, la privation et la souffrance, l'optimiste ne voudra voir que la communication et niera le mal irrémédiable. Nous parlons de chiasme parce qu'il prend en compte les deux dimensions, leur fonction individuelle mais aussi le vide indispensable qui les relie. La proposition de la téchouvah juive veut faire de cette intrication réciproque une méthode de développement de l'homme. La souffrance, le manque, la liberté, la création, ces caractéristiques de l'homme ne sont pas tournées en processus de destruction contre autrui mais leur orientation est modifiée : le regard, dans l'expérience juive, en fait d'abord des dynamiques intérieures, ensuite le sens est donné par ce chiasme, puis cette dynamique est présentée comme la condition du développement, enfin la valorisation est confirmée en exprimant que cette caractéristique interne est le siège typique de la présence divine, la Chekhinah puisque l'homme vit à l'image de D.ieu . Ainsi, la téchouvah assure la paix car elle détourne les forces de l'extériorisation destructrice. Le sentiment de souffrance n'est plus détourné en projection agressive contre autrui pour s'en débarrasser. Le jeu éternel de la guerre peut s'arrêter. La guerre est une épreuve intérieure, c'est une immense erreur de vision que de la projeter à l'extérieur. C'est peut-être ce que veut enseigner le pseudo-sacrifice d'Isaac en prenant l'exemple auquel sont le plus sensibles tous les hommes : le lien dont personne n'est dispensé, le lien réciproque enfant/parent. La peur, l'imagination de sacrifices imaginaires qui seraient demandés, la tentation de meurtre, la rivalité, l'incertitude qui sont joués en un douloureux et tragique psychodrame se résolvent par un changement de la qualité du regard quand Abraham voit. La paix ne peut venir que d'un travail intérieur sur nous-mêmes. 22) La "dé-violence".
Nous formons ce concept de "dé-violence" pour indiquer le passage du monde qui est clos dans la violence à un autre état. a) la douceur et le désir.
Les commentaires sur "qu'ils prennent pour moi un prélèvement d'offrande, de tout homme que portera son coeur, vous prendrez mon prélèvement" insistent sur la capacité d'offrande, sur la participation du coeur en ce sens que le désir n'est plus "comme celui d'un homme avide d'une femme et qui l'exige". Il y a la capacité de prendre de soi et non seulement de l'autre. Il y a également la réciprocité : Dieu, en miroir, parle de ses propres prélèvements. Cette dynamique est accentuée quand il est dit : "les fils d'Aaron donneront du feu sur l'autel" . Le mot "donneront" (VNTNV) est construit en parfaite symétrie de lettres, en hébreu, et indique que le don part alors des deux personnes. Rachi le traduit dans son commentaire en disant que bien que le feu descendait du ciel, il fallait cependant que l'homme place aussi son propre feu. Le désir qui veut toujours aboutir à la possession absolue
de l'autre devient intégré dans un jugement supérieur
qui n'est plus le seul jugement personnel ni celui du seul désir
individuel. Les psychanalystes, avec Lacan, parlent alors de l'ordre du
symbolique qui manifeste une Loi qui reste hors de toute prise. Ce que
Jérémie exprimait plus poétiquement : "si l'or vient
du Nord, Dieu, lui demeure couvert d'une redoutable majesté" . L'homme
accepte alors les diverses limites de sa condition, contrairement au pervers
.
Nous pouvons l'exprimer également dans des termes psychologiques et dans les commentaires classiques sur le début de la Genèse, car il s'agit bien de genèse. Le feu intérieur qui jusque là était destructeur n'est pas supprimé mais il est inséré dans l'alliance avec autrui : cela est parfaitement écrit dans le graphisme du premier mot de la Bible qui parvint à mettre en mouvement une création "BRASIT" (qui se lit "béréchit") : les lettres AS ("esh", qui veulent dire feu) sont encastrées dans les lettres BRIT (qui veulent dire alliance). Cela sera explicité dans la dynamique du Sinaï quand il est dit que "le peuple a entendu la voix d'Elokim de l'intérieur du feu" . La techouvah est réussie quand le délinquant (chacun de nous) parvient à se placer en cette position centrale où le feu du désir reste intense mais organisé dans une relation d'alliance avec autrui et avec la Loi qui préside à toute chose. Nous dirions alors que la personne peut commencer à faire de soi-même et du monde ce qui n'est presque jamais lu dans ce mot "béreshit" car l'humanité n'est pas encore arrivée à ce stade et ne veut aucunement y parvenir pour l'instant : BRASIT donne en permutation BIT ASR (qui se lit "beit osher" : la maison du bonheur). Construire notre monde comme un beit osher, une maison du bonheur est bien la tâche de l'homme individuellement, celle du couple, des relations sociales, de la politique et de la thérapie. 23) Le lien aux générations. Une des constantes du discours des délinquants, c'est leur incertitude sur l'affection, l'agressivité, l'agitation et la voracité qui s'ensuivent. La transmission du bagage des générations ne se fait pas parce qu'il y a une rupture, souvent imaginaire, entre les parents-société et le sujet. La téchouvah agit précisement sur cette dynamique. Le Middrache indique que le pauvre dénudé qui revient par la techouvah , non seulement est reçu et accepté, mais c'est bien à son adresse que les textes ont été écrits et il deviendra une création nouvelle qui louera D.ieu dans les dynamiques masculines et féminines créatives du monde. Non seulement , il découvre des mondes enfouis en soi mais il retrouve encore, dans cette acceptation et dans cette valorisation, un point d'équilibre entre le passé et l'avenir dans l'épanouissement de l'instant : "une heure de techouvah est plus belle que toute la vie du monde à venir" . 24) Les risques psychologiques dans le processus de téchouvah. a) Vrai soi et faux soi. Il va de soi que l'efficacité de la proposition globale de la téchouvah que nous avons décrite à partir des textes traditionnels ne peut être assurée globalement et magiquement : les textes parlent aussi de "téchouvah partielle". Cet état, probablement le plus fréquent, n'est pas sans danger car il transforme l'homme en individu errant sur la terre de Nod (le pays d'errance) . Ces textes de mise en garde sont rares par rapport au nombre des textes lyriques de valorisation de la téchouvah. Ils doivent cependant être pris au sérieux par le psychologue. L'échec dans le processus nouveau d'unification de la personnalité entrainerait un flottement dans une zone indélimitée qui n'est plus alors la personnalité antérieure ni la collectivité antérieure et qui n'est pas non plus une personnalité et une collectivité nouvelles. Les éducateurs se doivent d'examiner la réalité des évolutions psychologiques en fonction de cette mise en garde discrète mais précise de la tradition. Elle souligne que ce n'est pas cette téchouvah que D.ieu désire dans laquelle, finalement, l'homme rechute dans son état antérieur . Le risque est celui d'intégrer une langue sans qu'elle soit habitée
de l'intérieur. David indique qu'il a évité
cet écueil. La proposition de téchouvah, il l'a entendue
comme une invitation à se mettre en processus de questionnement
personnel et intérieur : "tu dis aux pécheurs : en
vue de quoi ne fais-tu pas téchouvah ?" ; sur cette base il
a pu commencer à se reconstruire.
Le processus d'insertion dans une totalité est donc difficile à atteindre, même si la tradition, en bonne éducatrice, a préféré insister sur les aspects attractifs et valorisants de la téchouvah. La liaison nouvelle entre les différentes composantes de l'être qui fonctionne est une liaison de l'acte, du coeur, de l'imagination, de la parole et de la relation sociale, exigée et suscitée par l'étude . En effet, "la Torah est grande qui donne vie à ceux qui l'accomplissent" (et non pas à ceux qui l'étudieraient seulement) . Nous l'avons dit, les maîtres sont extrêmement sévères sur ce point et disent que "quiconque connait la Torah et ne l'applique pas, il aurait mieux valu pour lui qu'il ne vienne pas au monde et que le placenta se renverse sur sa face" . Un des processus les plus nets de la téchouvah, dans cette perspective, est la sortie de la confusion et de la torpeur . La tête confuse se trouve intégrée dans un ordre général comme le disent encore les lettres du mot BRASIT, "béreshit" : la tête (RAS, qui se lit "roche") est placée à l'intérieur de la maison (BIT, qui se lit "baït"). Cela se traduit par le fait que les mots personnels ne sont plus intégrés dans le vin de la folie personnelle mais dans les paroles des Sages . Il y a conscience que s'en écarter apporte un risque de mort : cela peut donner une impression de tension chez celui qui a fait la téchouvah. Il est inséré dans une enveloppe de protection . Ces mots d'encadrement ne doivent pas être des mots froids et rigoureux mais il s'agit d'être placés à l'intérieur de la vie de ces mots ; sinon ce serait passer de la mort par le feu et par le brouillard à la mort par le froid : "le Temple de Jérusalem a été détruit seulement parce qu'on y appliquait la rigueur de la Torah sans entrer dans l'intérieur de ses lettres" . Le risque existe donc. Il faut être vigilant sur ce péril de refroidissement et sortir du camp les "pierres" (le froid) atteintes par la plaie . Pour l'éviter, plusieurs voies sont possibles :
b) L'obsession, la fermeture dans l'identique et le déplacement. La radicalité du système de la téchouvah, sa complexité, sa force peuvent entrainer la crainte de sortir des obligations multiples qui en découlent. Un caractère de tendance obsessionnelle peut, sans doute aucun, trouver là matière à nourrir ses rites infinis et déplacer sa pathologie d'un champ à l'autre. c) Le renforcement des défenses.
La spécificité de la téchouvah, centrée
sur une rééducation par l'intermédiaire de la parole
et de l'étude, est de s'exercer sur les différentes liaisons
qui existent par là entre la parole et le corps, la parole et les
pulsions, la parole et l'imaginaire, la parole et autrui, la parole et
D.ieu, pour réduire les mécanismes de blocages et pour développer
la vie. Ce programme est synthétisé dans ces trois versets
des psaumes : "quel est l'homme qui désire la vie , qui aime une
longue et bonne vie ? Garde ta langue du mal et tes lèvres de ce
qui est faux. Détourne-toi du mal et fait le bon/bien, recherche
la paix et poursuis-là" .
d) Supporter le manque et les contradictions.
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