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Dufour
 

Rachi :
Le dibbour hammat'hil

par le Rav Yehoshua Ra'hamim Dufour


Le texte des commentaires de Rachi commence par une référence sur laquelle il va faire un apport : un ou plusieurs mots dont le premier sera seul en caractères gras quand il s'agit du commentaire qui porte sur une nouvelle michna. C'est ce que l'on appelle le dibbour hammat'hil

Les caractéristiques graphiques pour signaler ce dibbour hammat'hil ont pu varier au cours des siècles et elles varient encore légèrement suivant la capacité de l'imprimeur d'embellir son édition et de la rendre plus efficace. Dans les premières éditions des copistes ou des débuts de l'imprimerie, ces caractères gras étaient souvent en rouge, ce qui en augmentait encore la beauté.

Immédiatement après ces mots, il y a un point et, ensuite, vient le commentaire de ces mots, après ce point.
Rachi reprend ainsi quelques mots de chaque passage du texte central de la Torah ou du Talmud qu'il veut commenter; pour la commodité de lecture, chaque commentaire sera séparé du commentaire précédent par une ponctuation majeure composée de deux points ":" et, après le dibbour hammat'hil, viendra son commentaire sur ce dibbour hammat'hil qui commencera immédiatement ensuite, après une ponctuation mineure "." composée d'un seul point. On arrivera ensuite à un nouveau ":" qui indiquera le dibbour hammat'hil suivant et son commentaire, et ainsi de suite. 
Le mode actuel de ponctuation des textes en français (où le "." est en fin de phrase et le ";" est en milieu de phrase) est donc inversé par rapport à la ponctuation ancienne.

Dans l'étude, on lit le dibbour hammat'hil à haute voix, ces mots du texte central que Rachi a choisi de commenter, puis on lit son commentaire à haute voix également. Par exemple, on lira en disant tout haut : "dibbour hammat'hil. Arbaâ avote néziqim. avote qéri léhanakhe...", etc. C'est le mode de lecture qui est en usage dans la tradition séfarade, et dans le minhag (coutume) d'Afrique du Nord particulièrement.

Il est important de comprendre que le choix de ces mots du dibbour hammat'hil par Rachi a, en soi, un sens et il faut s'interroger sur ce choix avant de chercher à comprendre le commentaire lui-même car tout dibbour hammat'hil est, en effet, la difficulté sur laquelle Rachi a buté dans son étude du texte et sur laquelle il veut précisément attirer notre attention. Donc, il ne faut pas considérer le dibbour hammat'hil comme un simple signe graphique placé "avant" le commentaire de Rachi, mais il fait partie intégrante du sens même de ce commentaire de Rachi. 


Exemple d'étude du commentaire de Rachi par le lien avec le dibbour hammat'hil

Prenons cet exemple dans la paracha de la semaine où nous insérons cette page : Vayé'hi.

Suivez la méthode suivante très précise :

1. Lisez les versets 48, 9-20 de Béréchite, même en français.
Vous avez compris le thème qui est très clair : c'est la bénédiction des fils de Yosséf par Yaâqov.

2. Lisez maintenant le commentaire de Rachi sur les mots du verset 48, 16. Vous dites : (tout haut, comme vous l'avez appris ci-dessus) :
"dibbour hammat'hil : et il bénit les enfants (vayévarékh éte hanéârim). Ménaché et Ephraïm".

3. Comme nous l'avons appris ci-dessus, nous savons que 
• Rachi a rencontré un problème, et il faut chercher lequel ;
• il nous en fait part ;
• il nous apporte sa solution.

4. Mais, nous ne voyons nullement qu'il y ait un problème car il est évident selon le texte que les enfants dont il est question sont Ménaché et Ephraïm, les fils de Yosséf, puisque c'est de cela qu'on parle. Nous ne voyons donc pas non plus quelle solution ou éclaircissement Rachi apporte.

5. Il nous faut donc chercher le problème que Rachi a rencontré et découvert et qu'il estime important au point de nous le communiquer. Essayez de faire des hypothèses avant de continuer la lecture. Reprenez le problème :
"dibbour hammat'hil : et il bénit les enfants (vayévarékh éte hanéârim). Ménaché et Ephraïm".

6. C'est ce que font les commentateurs de Rachi, c'est leur méthode classique et précise :
• Rachi a rencontré un problème, lequel ;
• il nous en fait part ;
• il nous apporte sa solution.

Voyons quelques possibilités :

6 a : bien que Yaâqov pose ses mains sur la tête d'Ephraïm et de Ménaché, la formule verbale de bénédiction pouvait s'adressait à d'autres enfants également, ou uniquement ; d'autant plus que le texte éprouve bien le besoin de renommer précisément ces deux enfants au verset 20. Donc la remarque de Rachi est justifiée. C'est la lecture de Ribbi Eliyahou ben Avraham Mizra'hi, dit le Réem suivant ses initiales (1450-1525), célèbre commentateur classique de Rachi.

6 b : un autre commentateur, Rabbi Yéhouda Loew ben Bétsalél, dit le Maharal de Prague (1512-1609) comprend la remarque de Rachi en reliant seulement deux points : il est dit que Yaâqov bénit les enfants après qu'il est dit au verset 15 qu'il bénit Yosséf. Donc, on pourrait comprendre que "Yaâqov bénit les enfants de Yosséf", tous y compris les enfant qu'il aura à l'avenir. L'expression du texte limite donc à ces deux enfants en excluant les autres. C'est cela qu'aurait voulu préciser Rachi.

6 c : cela semble d'autant plus probable que si nous lisons le verset 48, 3 (dont juste avant), Yaâqov dit : "comme Réuvéne et Chimeône, Ephraïm et Ménaché seront à moi". On voyait donc que Yaâqov avait le souci d'étendre sa bénédiction et d'envelopper beaucoup, les uns à partir des autres. Sur cette base, si la bénédiction est spécifique pour Ephraïm et Ménaché, Rachi avait donc tout-à-fait raison de nous le dire car il imagine que nous aurions pu faire les autres hypothèses que nous venons de citer et ainsi être dans l'erreur.

6 d : cette hypothèse de la limitation est encore confirmée par le Zohar (I, 229 a) dans une partie consacrée au sens littéral du texte quand il remarque, à propos de cette bénédiction, que Yaâqov lui-même comme son fils avait gardé la pureté de l'alliance (du sexe) comme Yosséf y fait allusion au verset 48, 9 et c'est pour cela que Yaâqov a reçu de son père plusieurs bénédictions au lieu d'une seule comme ses frères (Béréchite 49, 26). 

Rachi nous montre ainsi qu'il y a une continuité très particulière entre Yaâqov, Yosséf et ces deux enfants. Cela est manifesté par le début du verset 15 (il bénit Yosséf), suivi de cette expression analysée par Rachi et du verset 26.

Donc la question de la répartition des bénédictions entre les différents enfants est bien à propos et c'est ce que Rachi voulait nous faire comprendre. 

Le chapitre 49 de Béréchite qui limite les bénédictions de façon spécifique pour chacun en raison de leur spécificité, de leur racine propre, nous sera compréhensible à partir de cette remarque brève et concise de Rachi.


Résumé : comment étudier un "Rachi"

1.
Cet exemple clair montre la méthode à prendre pour étudier un commentaire de Rachi : se poser systématiquement les questions 
- "quel problème a rencontré Rachi dans ces mots qu'il place en dibbour hammat'hil",
- "quelle solution apporte-t-il à ce problème dans son commentaire".

2.
Mais Rachi demande toujours un travail important pour que nous ne tombions pas dans le piège de la première évidence. Il place ainsi un piège aux lecteurs superficiels ; c'est donc un procédé d'exigence. 

Voir dans le lexique : Réem, Maharal.

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