Page d'accueil Le Lév Gompers
|
par le Rav Yehoshua Ra'hamim
Dufour
1. Rachi éclaircit presque systématiquement le sens des mots écrits en araméen quand ils apparaissent pour la première fois ou ceux qui ne font pas partie de la langue la plus courante, de même que le sens de tous les mots qui sont des points forts du texte et ceux pour lesquels on pourrait se tromper aisément sur le sens de leur démarche. Les mots en araméen constituent environ les 2/3 du texte de la guémara, le reste étant en hébreu comme la michna, pour le simple fait que la guémara rapporte les paroles ou les débats dans la langue des interlocuteurs et, dans le talmud de Babylone, la majorité des Sages s'exprimaient en araméen. En conséquence, l'araméen de la guémara est complexe et se présente dans le texte sous deux formes :
3. Rachi éclaircit également les mots des auteurs
non pour les commenter d'abord mais pour les rendre tels que les auteurs
les utilisaient dans leur contexte, dans leur tradition et dans leur
méthode. Il donne alors de nombreux éclaircissements
sur les auteurs, les lieux, les coutumes et les règles de l'interprétation
pour nous transmettre la méthode (chita) et l'avis de chacun
des interlocuteurs tels qu'ils apparaissent dans l'ensemble du talmud.
4. Enfin, Rachi commente en fonction de la compréhension de ses lecteurs, non pas pour le public des lecteurs du temps du talmud de Jérusalem ou de Babylone (Bavel) mais pour ses lecteurs de la région de Troyes au 12e siècle. Son texte est ainsi ponctué de près de 2000 mots et expressions d'ancien français de cette époque, dont ils sont la seule trace existante de nos jours. Rachi les nomme loâz ou laâz, ce qui veut dire, en particulier, "terme de la langue qui est étrangère à la tradition juive" (voir le traité Méguila 2 a). Le commentaire de Rachi est donc également une étape de la littérature française. Rachi définit ce loâz à propos du verset des Psaumes 114, 1 : (bétséte Yisrael mimitsraïm béit yaâqov méâm loêz, lors de la sortie d'Israël d'Égypte de la maison de Yaâqov d'un peuple loêz). Rachi dit léâm loêz : âm séfate
lachone a'hér chéïno lechone haqqoddéche,
un peuple dont le langage est d'une langue autre que la langue du Saint.
Si Rachi fait explicitement référence à ces caractéristiques,
c'est qu'il veut souligner en ce point que nous devons y être
attentifs aux étincelles de cette sainteté particulière
à la langue sainte qui restent dispersées dans ces autres
langues. Rabbénou Yossef Caro a disserté longuement sur
le rapport de ces langues dans Maguide Mécharim.
5. La langue de Rachi dans son commentaire du talmud est toujours très
concise (voir Pessa'him 3 b : toujours enseigner de façon concise).
Le Chla dit que Rachi écrit de façon à ce qu'il n'y
ait pas et qu'il ne subsiste pas un seul mot superflu ou vain (chélo
yichaér bo mila méyoutéréte), pas même
une seule lettre (afilou ote a'hate) ; son but était que
les
mots soient restreints en nombre et abondent en qualité (mouâtim
békhamoute vérabbime béékhoute) parce que
tous ses mots ont été écrits directement sous l'inspiration
la plus élevée d'En-Haut (ki dévarav bé
roua'h haqqoddéche). Le Rav Qanepanetone (ch. 8,11) dit qu'aucun
mot de Rachi n'est sans raison (ché lo létsorékh)
et il le soutiendra également du commentaire du Rambane (ch. 8,
12).
6. La langue de Rachi dans son commentaire du talmud n'est pas la langue
homogène de ses commentaires de la Torah, c'est une langue progressive
: Rachi suit le conseil pédagogique de Ribbi Safra (traité
Qiddouchine 30 a) qui demande de répartir son étude en trois
tiers : un tiers d'étude de la Torah, un tiers d'étude de
la michna et un tiers d'étude de la guémara ; ainsi, Rachi
adapte sa langue au niveau du lecteur qui est débutant quand
il étudie la Torah et il lui fournit, dans la langue qui lui est
alors accessible, les premiers rudiments et il n'y reviendra pas dans son
commentaire ultérieur de la michna, encore moins dans celui de la
guémara. Ce sera une langue, chargée de nombreux aramismes,
qui assemble linguistiquement celle du texte et celle du commentaire personnel.
7. Il faut bien comprendre que la langue de Rachi est très codée, comme l'est la langue de la guémara et il faut s'initier à ce langage dont la moindre nuance porte de nombreuses indications, ce que nous ferons ; elles sont claires pour celui qui a déjà appris ces codes de Rachi sur la Torah dans le Réém, comme le Chla le recommande. Ici, exemples d'analyse de mots selon Rachi.
Qui est le Réém ? Rabbi Éliyahou ben Avraham, dit le Réém ou le Mizra'hi (1450-1525), est contemporain d'Abrabanel et de l'auteur du Âïn Yaakov. Il vécut à Constantinople et se dépensa beaucoup pour les expulsés d'Espagne ; il est surtout connu comme auteur du Séfér Hammizra'hi qui analyse avec précision le commentaire de Rachi sur la Torah et sur le talmud et il le défend souvent contre les attaques du Rambane et d'autres. Avec les Tosféï Sémag, il est aussi l'un des principaux commentateurs du Sémag, Séfér Mitsvote Gadol, livre de Rabbi Moshé Mikoutsi (13e siècle) sur les mitsvotes dont les références sont placées sur toutes les pages du talmud dans le coin supérieur et qui cumule les apports de Maïmonide et des grands commentateurs français et achkénazes. Avec lui, un autre grand commentateur du Sémag fut le Maharchal, Rabbi Chlomo Louria (16e siècle) avec ses Âmoudéï Chlomo. Le Réém est aussi, dans ses choute (questions et réponses) l'un des plus grands décisionnaires en halakha de sa génération, toujours aussi attentif à la vérité de la Torah qu'aux particularités de son interlocuteur dans son existence et, en particulier, à la forme de raisonnement dont il est capable, celle qui le caractérise et que le Réém respecte. Il a laissé également des écrits sur les mathématiques et la comptabilité.
|
| ©
Copyright Roger Dufour |