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Extrait du livre de Poèmes - "L'amour au-delà de l'amour"
Par Yehoshua Ra'hamim Dufour

Auschwitz
Lettre de Yémima Nicole Gompers, mon épouse zal décédée en 1991, à sa maman, Renée,
martyre du peuple Saint, arrêtée à Monaco avec son mari Sylvain et son fils François,
transférée à Drancy, dépouillée de ses derniers biens avec reçu réglementaire par la police française à Drancy et livrée par elle aux nazis pour être exterminée à Auschwitz,
le tout dûment enregistré.

Lettre écrite en 1990, 46 ans après les événements.


Lettre de Yémima


"Ma petite Maman chérie, tu es partie depuis si longtemps, si loin, si loin. Tu es partie sans me le dire. Ma pauvre petite Maman, comme tu as dû penser à moi que tu aimais tant, qui t'aimait tant. Comme tu as dû avoir peur, et froid, et faim. J'ai su que tu avais un bonnet bleu et toujours tes jolis yeux bleus. Toujours tu es dans mon coeur avec moi, partout où je suis, partout où je vais. Souvent je me dis, c'était horrible, mais maintenant depuis longtemps, c'est fini, elle ne souffre plus. Oh, Maman chérie, si tu étais restée, nous aurions vécu ensemble, à deux. Toi et moi. Ca aurait été dur pour toi mais tu n'aurais pas souffert ce que tu as souffert et que seule toi tu connais, et moi j'aurai eu ma maman, je t'aurais eue, aimée, protégée. Mais voilà, tu es partie, emmenée par ces bêtes, ces monstres à figure d'homme. Et maintenant quand on parle d'Auschwitz, ou de 6 millions de morts, je dois me forcer à admettre que toi, Papa et François en font partie, que vous êtes parmi ce nombre anonyme, global. Mais pour moi, non, ce n'est pas ça, vous êtes vous, et vous vivez en moi et vous vivez en moi jusqu'à mon dernier souffle. Jamais je ne parle de toi, Maman chérie, sauf à Roger. Les autres n'ont pas besoin de savoir. Peut-être je devrais en parler plus à mon François, pour qu'il t'aime lui aussi de façon plus concrète. Mais lui aussi est si pudique que je ne sais comment lui en parler. Que pensais-tu Maman chérie dans l'enfer sur terre ? Croyais-tu en Dieu ? Qu'étaient pour toi tous ces juifs autour de toi, perdus comme toi dans le néant, dans la sauvagerie, dans la pire des détresses ?
Pourquoi, pourquoi ?

Sans réponse, sans mot sans sourire de toi depuis ce 15 mars 1944 où je t'ai laissée dans ton lit le matin, avec ta liseuse rose, et moi partie à mon cours. Et quand je suis revenue à midi, la maison vide. Oh, ce coup de téléphone au magasin. La voix de l'Allemand, puis celle de Papa : "Viens immédiatement nous sommes embarqués tous les 4". Et moi perdue. Que faire, y aller ? Papa me le dit. Mais il a dit aussi : "Si jamais l'un est pris, il faut que les autres s'en sortent". Et je suis partie en courant chez les amis d'en face. Et puis ce fut fini, à partir de cette minute là, j'ai été seule, avec un seul impératif : vivre.

D'abord, ça a été vivre en vous attendant. Vivre courageusement pour que quand vous reviendriez, vous puissiez être fiers de moi. Vivre debout. Forte. Monaco, Nice, les Michot et leur chaleur bruyante, Marie-Louise, la mort de grand'mère, les faux papiers par ce garçon aux yeux noirs brillants qui par la suite fut arrêté et torturé. Je ne me souviens plus comment je me souvenais des moyens de le contacter... Et on espérait toujours, on ne savait pas vraiment. Ceux qui rentraient, qu'on allait voir. Puisqu'il y en avait qui rentraient, pourquoi pas vous ?"


Seule, à Monaco, s'étant cachée quelques semaines chez une famille amie, Yémima découvre que les gens du voisinage la recherchent pour la livrer également ; la petite fille timide et incapable de vivre quelques instants sans sa maman, part seule à plusieurs centaines de kilomètres, à la recherche des maquis dont elle a entendu dire qu'il y en avait dans les Alpes. Elle les trouve, se fait accepter et assure la liaison entre les maquis dispersés, fière d'attaquer l'ennemi. Son maquis est ensuite l'un des premiers à être intégré dans l'armée provisoire du Gouvernement français provisoire, avant la libération totale. Obstinée, elle obtient d'être exceptionnellement enrôlée et sous l'uniforme bien que mineure, et est sous la responsabilité d'une femme gradée. Elle quitte l'armée après la libération. Descendante de Dévora et Judith. 
Ici, l'ensemble de son histoire familiale qui avait tant apporté aux autres. L'échec apparent puis le courage jusqu'à l'aboutissement en Israël. Nous continuons. Lire:
http://www.modia.org/gompers/nicolegdparents.html

Et voici ce qu'elle a dessiné dans sa dernière année, longtemps après les événements: lumière, elle veille son papa seul et souffrant à Auschwitz d'où il ne reviendra pas. Voilà ce qu'elle a gardé en son secret toute sa vie.



N'oublions pas ces intimités que nous aurions pu vivre également.









Tous nous étions et nous sommes visés. Nous avons réussi à être humains et frères
en ces conditions. Ne plus jamais nous écarter de la fraternité:



La Torah sans cette bonté est nulle.
S'ils ont aidé, porté et écouté même en ces extrêmes faiblesses,
comment pourrions-nous sans honte ne penser qu'à notre argent,
à choisir de vivre tranquilles pour n'aider personne et être riches,
et ne pas apporter à notre peuple ce que nous pouvons construire,
mais fuir et déserter et ne pas apporter?

Ecoute, Israël... tu aimeras de tout ton coeur, de tout ton être, de toutes tes forces, de tous tes biens...

Et voici le poème de Yémima avant son départ,
chacun de ces humains partait en aimant la terre, la vie, ses proches.
N'en faisons pas pas une catégorie différente de nous, des "déportés" ou des "survivants". Ils sont nous.


Avant de partir

Avant de partir,
à mon amour
je dis mon amour,
à ma tendresse
ma tendresse.
Bête ma bête,
Vive ma vie,
Chaud ma chaleur,
Parle ma parole, parle.
J'écoute la tienne
qui cherche la mienne,
la trouve, la perd,
et la trouve encore.
J'écoute la tienne,
j'écoute la mienne,
paroles de si loin,
de si nous,
paroles de chemin,
notre chemin
à nous deux, 
à ToiMoi.

Merci,
Vie
Fleurs
Cailloux
Herbe Pierre
Rouge Bleu Or
Merci
Vent
Vagues
Algues vertes qui
chantent encore
tout autour de
mes jambes

SOS, nous devons réagir car nous semblons oublier les leçons minimales de la fraternité, de nos valeurs que devraient nous rappeler tous ces événements. Aujourd'hui, jour de la libération d'Auschwitz, en 2005, 60 ans après, le journal Maâriv (pas moi) met sur une page entière la photo du ministre des Affaires étrangères Silvane Shalom disant:


 

"ani ken mamash roé éfcharoute lé mil'hémét a'him, Moi, oui, réellement, je vois la possibilité que l'on est en train de se diriger vers une guerre entre frères".
Ce n'est pas moi qui le dit, ni qui accuse notre société, ni qui accuserait le sionisme; tout cela est mon pays, ma famille, et tout simplement l'humanité. Et, nous Juifs, nous avons un projet d'amélioration du monde, de re-Création vers la fraternité enseigné par la Torah.
Or, nous aussi, nous osons agir entre nous, par l'injustice sociale cruelle, par le mépris du Juif en ses valeurs, et aller froidement jusqu'à nous préparer à utiliser les armes et l'armée contre nos frères, sans que cela nous semble une monstruosité.
Quelle folie nous prend? Il ne nous a pas suffi que les autres le fassent, nous l'avons vu et nous en serions capables à notre tour.
Oui, une partie de la population a faim dans l'indifférence de l'autre et en crève. Inadmissible après ces images de la Shoa.
Un ministre d'un parti haineux a dit il y a quelques mois: "Un Juif a le droit d'être antisémite". Inadmissible après la Shoa.
Un grand sculpteur dit il y a quelques mois: "quand je vois les Juifs religieux, je comprends ce que l'on a fait pendant la Shoa". Inadmissible après la Shoa, cette haine. Et, malgré toutes les protestations, il a reçu le prix de l'Etat d'Israël attribué par une commission présidée par le Ministre de la Culture et de l'Education. Inadmissible après la Shoa.
Que ce jour nous sorte de nos folies qui augmentent sans freins.
Nous apprenons par la Shoa et par notre folie actuelle que tout humain peut devenir fou et haïr.
Il est temps d'aimer, de ne plus déserter.

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