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Professeur Yehoshua Ra'hamim Dufour
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TRAVAUX SCIENTIFIQUES DE L'AUTEUR

Ses articles scientifiques (plus de 50)
Ses 11 livres et chapitres dans livres collectifs

Ses champs d'expertise
L'axe de ses travaux
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Création et devenir
Nécessité de la création personnelle chez le chercheur
Formation épistémologique à l'étude de Rachi et du Chla
Formation épistémologique à l'étude du Talmud
La publication sur le site Modia et l'importance de l'ethnopsychologie
Rôle du conseiller et l'ethnopsychologie
Etude, recherche et enseignement dans la Torah
Sur le site Modia, une publication accessible
Nouveauté scientifique SUR  MODIA  : 
publication intégrale d'articles et livres on-line
1. Recherche sur psychologie et téchouva. 44 p.
2. Recherche sur l'histoire du rêve dans la pratique médicale 162 p.
3. Psychologie des prisonniers à Drancy. 64 p.
4. Le suicide dans les textes de la tradition juive. 66 pages.
5. 10 conseils en cas d'attentat.


Livre scientifique on-line (162 pages A4)
Recherche sur l'histoire du rêve.
Un inédit de 1801
fait la jonction entre la conception ancienne et moderne du rêve
par Pr. Yehoshua Rahamim  Dufour
Département de Criminologie. Bar-Ilan University. Ramat-Gan. Israël.

PLAN

I° PARTIE 
1. Présentation 
2. L'Essai sur les songes
3. A la recherche de Cognasse Desjardins perdu 
4. Cognasse Desjardins, l'étudiant de l'Ecole de Médecine de Montpellier 
5. Contexte historique de l'Essai sur les songes 
6. Contexte scientifique de l'Essai sur les songes 
7. Les Maîtres de Cognasse Desjardins 
Barthez 
Fouquet 
8. Les débats ouverts par Cognasse Desjardins 
Le concept en psychologie et l'anasémie. Exemples 
Premier exemple d'anasémie : Die Traumdeutung 
Deuxième exemple d'anasémie: le “fantôme” 
Troisième exemple d'anasémie: "l'éveil du rêve" 
Le concept de “songes” 
L'indépendance de la psychologie et les sources de Cognasse Desjardins 
Hippocrate 
Platon
Aristote 
Galien 
Cardan 
Fernel 
Descartes 
Rationalisme scientifique 
Structure et sens 
Opération intrapsychique et psychosomatique 
9. Huit propositions pour la formation du médecin à la relation médecin-malade 
1°.apprendre à écouter le rêve du patient 
2°. apprendre à percevoir le patient comme une unité somatopsychique 
3°.  apprendre à analyser la continuité somatopsychique 
4°. apprendre au patient à apprendre comment vivre son corps et sa maladie 
5°. apprendre à développer la sensibilité à autrui 
6°. apprendre à développer la patience   
7°. apprendre à développer l’exigence   envers les formateurs des médecins 
8°. apprendre à exercer en commun cet art de la santé et  cet art de la médecine 

II°  P A R T I E 
10. Texte de l'Essai sur les Songes. 
(27 pages   insérer ici ) . 
11. Noms cités dans le texte de l' Essai sur les Songes 
12. Noms cités hors du texte de l'Essai sur les Songes 
13 Ouvrages cités dans le texte de l'Essai sur les Songes 
14. Editions de référence citées dans le texte de l'Essai sur les Songes 
15. Programmes des Cours d'Enseignement dans l'Ecole de Santé de Montpellier 
16. Etudes mettant en valeur l'Histoire de l'Université et de l' Ecole de Médecine de Montpellier 
17. Etudes mettant en valeur l'influence des médecins juifs dans l' Ecole de Médecine de Montpellier 
18. Ropra et la loi du 24 juin 1792 
19. Table des illustrations 

III°   P A R T I E 
20. Bibliographie sur les  problématiques soulevées par l'Essai sur les Songes 
A. Histoire du rapport corps/rêve-imaginaire en thérapie 
A.1. Quelques œuvres 
A.2. Travaux sur l'évolution de la médecine et de la psychiatrie liées à notre étude 
B. Recherches contemporaines sur le lien corps/rêve-imaginaire 
C. Approche psychosomatique du lien corps/rêve-imaginaire 
D. Le rapport rêve/corps-imaginaire dans la  pratique de la psychothérapie  d'orientation psychanalytique 
E. Le rapport rêve/corps-imaginaire dans la pratique de la psychothérapie d'orientation non psychanalytique 
21. Index des noms propres 


I° PARTIE 
"En reconnaissance, à la longue amitié dans la recherche qui m'a permis de découvrir C. J. Cognasse Desjardins".

I° PARTIE

1. Présentation
 

Une psychothérapie ou une cure médicale qui soient l'œuvre d'un être humain, d’un artiste et d'un créateur autant que d'un scientifique, qui soient l'œuvre d'un thérapeute cultivé ouvert sur les cultures, l'œuvre d'un philosophe qui ne joue pas à l'apprenti sorcier et qui connaisse les recherches qui l'ont précédé, l'œuvre d'un homme qui partage le sens en travail dans les évolutions contemporaines, voilà le minimum qu'un patient espère. C'est la tâche à laquelle je m’exerce laborieusement depuis l960, ayant eu la chance d'être en contact avec de tels maîtres lors de ma formation.

C'est aussi le programme vers lequel je tends dans l'enseignement, dans la formation personnelle des psychothérapeutes ou dans leur accompagnement sur le terrain par la supervision de groupe.

Face au malade physique ou psychique qui -en plus de ses maux- porte également la douleur venant de sa propre incompréhension, nous médecins, psychothérapeutes, psychanalystes, nous cherchons à comprendre la dynamique de cette pensée inconsciente qui perturbe la globalité de la personne. En écoutant le patient, nous essayons de répondre à ces questions : 
- "où et comment naissent ces processus de déséquilibre qui circulent entre le corps et le psychisme ?"
- "comment rejoindre ces processus pour comprendre le malaise du corps, le malaise du patient dans sa globalité, et pour l'aider à surmonter cette crise ?".

Que le lecteur me permette de lui présenter le parcours que j’ai suivi dans mes travaux sur ces dysfonctionnements : dysfonctionnnement intrapsychique, psychosomatique, relationnel et sociétaire. Cela permettra aussi au lecteur de situer ce livre dans l’interdépendance des problèmes de notre temps.

Ma recherche est passée par plusieurs étapes :
- la première étape a été ma formation de base. Même s’il n’est bon thérapeute qu’à partir des aptitudes personnelles, il m’a fallu cependant une quinzaine d’années pour découvrir progressivement dans la pratique de psychologue et de psychothérapeute les différents arcanes de la relation d’aide, les dysfonctionnements collectifs dans les groupes, les institutions, les cultures, les analyser et contribuer à les améliorer.
- la seconde étape fut celle du début de la transmission de mon expérience. Je m’étais toujours fixé comme règle déontologique de rendre compte de ma pratique et de mon élaboration théorique. Pourquoi ? Parce que le thérapeute a besoin d’être contrôlé par ses pairs pour ne pas délirer, pour contrôler son propre pouvoir, pour recevoir une supervision constante de la part de ses collègues, pour maintenir la relation thérapeutique dans le contexte social, pour contribuer à la construction de la science et à la formation des nouveaux thérapeutes. Une quarantaine de mes articles ont ainsi été acceptés dans des revues scientifiques reconnues.
- la troisième étape a été celle de la systématisation de ce savoir acquis. Il devenait progressivement possible d’organiser cette expérience personnelle à l’intérieur des connaissances actuelles et d’y ajouter ma petite part originale aussi bien sur le plan de l’explication théorique que sur le plan des méthodes et des techniques précises que j’utilisais. C’est ainsi que je publiais “Ecouter le Rêve” en 1978, chez Robert Laffont dans la Collection Réponses. Ce livre devenait un instrument de formation dont l’originalité était de rendre compte de la pratique, de situer le rêve éveillé des patients dans les connaissances analytiques actuelles mais aussi de démontrer comment la richesse poétique de la psychothérapie s’inscrit dans la création culturelle. Le livre reçut un accueil certain puisque les cinq mille exemplaires furent épuisés.
- La quatrième étape a consisté à situer la dynamique du processus thérapeutique du patient (crise/psychothérapie ou analyse/processus créatif poétique) dans les modèles de représentation et de traitement pré-existants dans la culture environnante. Dans ma thèse de doctorat d’Etat ès Lettres, présentée en 1983 à l’Unité d’Etudes et de Recherches en sciences humaines cliniques de Paris VII, j’ai poursuivi l’élaboration des modèles précédents en les situant dans le fonctionnement de l’imaginaire culturel de mes patients, qu’ils soient participants de la culture occidentale, chrétienne, hébraïque ou musulmane. J’ai montré comment les modèles structurants et thérapeutiques ont évolué depuis la Grèce et Rome et comment se sont faits les passages entre ces différentes traditions. C’était l’aboutissement de plus de vingt ans de recherches théoriques sur ma pratique avec, parallèlement à la cure, une formation linguistique longue et laborieuse qui me permettait d’accéder directement aux textes originaux et aux commentaires exégétiques ou thérapeutiques hébraïques, grecs, romains, latins et coraniques, ainsi que de la tradition des maîtres spirituels espagnols qui ont souvent eu le rôle de transition. Mon souci était de ne pas scinder la cure de la tradition ethnologique, et de montrer également comment les psychothérapies contribuent aussi à l’élaboration de la culture.
- La cinquième étape, qui ne faisait que prolonger les précédentes sans les abolir, a consisté à entrer davantage sur le terrain des dysfonctionnements culturels dans la société par l’étude de la violence et par la contribution à la tentative de la gérer. Ma pratique et ma recherche se sont centrées sur la violence intraculturelle et sur les violences interculturelles : analyse de la violence des media, racisme, antisémitisme, psychologie des criminels de guerre, psychologie de la guerre, violence politique. J’élargissais le champ de mon exercice professionnel de la France à Israël qui est le laboratoire actuel par excellence de ces crises, aspirations et violences qui impliquent autant les phénomènes subjectifs qu’objectifs et les problèmes de co-existence : les différentes cultures, plus encore qu’en France, s’y rencontrent, c’est un combiné -à la fois le plus moderne et le plus ancestral- de cultures très différentes, dans une région qui est aussi un véritable laboratoire des valeurs humaines, des idéaux, de la cœxistence et des conflits violents, cette expérience professionnelle nous contraint à approfondir davantage encore cette réflexion scientifique dans le contexte global de l’évolution de l'homme et de sa société. Nos patients en psychothérapie nous y contraignent également, qui prétendent bien -chacun- ne pas renoncer à leurs identités si différentes.

Depuis, comme Professeur à l’Université Bar-Ilan, j’ai transmis ces outils aux étudiants qui sont en cours de Maîtrise de Criminologie Clinique, particulièrement par la formation de psychothérapeutes, des criminologues cliniciens, d’intervenants en toxicomanie, qui seront aptes à devenir des analystes et thérapeutes au niveau de la violence collective aussi bien que de la délinquance et de la déviance. Parallèlement, je fondais l’Association Internationale d’Echanges Scientifiques sur la Violence et la Coexistence Humaine, en équipe avec d’éminents scientifiques de nombreuses disciplines et de vingt quatre pays des différents continents. Le Batonnier Louis-Edmond Pettiti et le Professeur Venant Cauchy, de Montréal, président activement aux destinées de l’Association. Un premier Congrès fructueux s’est tenu à Jérusalem et le second se tient en 1992 à Montréal. A Paris, mon enseignement s’est donné en particulier dans le cadre du Laboratoire de Psychologie Pathologique de la Sorbonne et du DEA de Santé Mentale de Paris V. L’ensemble de cet enseignement consiste à développer les moyens d’analyse de la violence intrapsychique (comme source ou comme lieu de régulation) qui passe du plan imaginaire à la réalisation en acte corporel contre le corps d’autrui ou contre le corps propre.
- La sixième étape est la rédaction et la publication des travaux réalisés dans cette précédente phase : le livre, “L’image et le Corps, psychothérapie en milieu carcéral”. ESF Editeur) a reçu le Prix Gabriel Tarde 1989 de l’Association Française de Criminologie. Des publications de mes recherches sur la réadaptation sociale des délinquants et sur la violence sont en cours. Enfin, un champ privilégié de recherches faisait la jonction précise entre la crise de violence intrapersonnelle et sa gestion collective : je parle ici de la maladie et de la relation du médecin au malade, comme lieu de gestion de la violence. S’il est évident que le militaire, le juge ou le policier gèrent la violence en l’exerçant, le rôle du malade et du médecin sont plus subtils. Plusieurs facteurs empêchent d’en prendre conscience : l’apparence scientifique de la médecine, le statut intouchable et autoritaire des médecins, la tradition de dépendance des patients, le gigantisme des hôpitaux, la parcellisation des disciplines dans la médecine contemporaine, le jeu complexe des généralistes et des spécialistes. Selon ma méthode habituelle, à l’étude scientifique du problème j’ai joint la participationaction : les résultats, étonnants, sont en cours de rédaction. Il m’a semblé indispensable d’apporter quelque éclaircissement à ce dernier problème en versant au dossier des outils d’analyse par la présentation de l’oeuvre de Cognasse Desjardins. C’est l’objet de ce livre.
Cela me semblait nécessaire car, d’une part, les remises en question actuelles sur le type de médecine souhaitable reposent souvent sur une tabula rasa entre spécialistes et non sur l’étude rigoureuse de la relation médecin -malade ; d’autre part, les débats actuels ignorent souvent la réflexion considérable qui a été mené sur ces thèmes au cours des âges et les distinctions ou conclusions souvent remarquables qui y ont été données autrefois. Il est indéniable, au vu du dossier, que la médecine actuelle doit faire beaucoup pour atteindre le niveau d’humanisme et la qualité de formation à la relation humaine qui étaient consciemment établis alors. Ce sont ces pièces que j’apporte dans ce dossier. Les conclusions s’imposeront d’elles-mêmes après lecture du débat.

Quand j’ai rencontré cet opuscule écrit vers l8OO-l8Ol, “L'Essai sur les Songes”, de Cognasse Desjardins, qui se centre sur ces problèmes, je l’ai lu et relu de nombreuses fois, pendant plusieurs années, ne parvenant pas à comprendre comment, en si peu de pages et il y a si longtemps, il pouvait poser des questions que nous nous posons aujourd’hui, le faire dans nos termes actuels et tenter d'y répondre par des voies si proches de celles de nos recherches contemporaines.

Je ne comprenais pas comment cet opuscule pouvait avoir été ignoré jusqu'à maintenant pas les collègues si nombreux qui, dans le champ de la psychiatrie, de la psychanalyse ou de la médecine, avaient sondé et sondent les travaux des siècles précédents pour y trouver un renouvellement salutaire dans leur pratique.

Une longue recherche s'ouvrait devant moi ; avec prudence et précision, j’ai recherché les traces de l'auteur, j’ai cherché à le comprendre, sans pitié pour mes propres hypothèses et, progressivement, il m’a fallu me rendre à l'évidence : dans sa simplicité apparente, l'Essai de Cognasse Desjardins est véritablement un ouvrage majeur dans l'Histoire de la psychologie. Il inaugure le domaine de la psychologie contemporaine et de la psychosomatique, comme Pinel a ouvert le champ de la psychiatrie contemporaine. 

En effet, nous pouvons nous reconnaître dans les préoccupations et recherches de l’auteur, 
- parce qu'il les a formulées en des termes qui resteront les nôtres, 
- parce qu'il a opéré une mutation en parvenant à ne garder du passé que le meilleur des fruits et en y faisant émerger les questions essentielles,
- bien plus, Cognasse Desjardins présente une conception du thérapeute qui est rejointe par les recherches actuelles sur la globalité de la personne, sur l'attention à toutes les dimensions de l'être, sur l’attention à son environnement,
- il manifeste aussi un équilibre entre la reconnaissance de l'apport des maîtres et la liberté de pensée personnelle, sans agressivité inutile.

Ce texte nous importe car nous sommes actuellement à la jonction de deux univers : une société termine son existence, celle de la montée industrielle et des classes sociales, celle de l'émergence des états nationalistes, mélange de bourgeoisie, de capitalisme et de socialisme aux conflits stabilisés ; une autre société émerge, basée sur la communication internationale, l'intelligence artificielle, l'informatique, les media, la politique-spectacle, le non respect des cultures et des économies minoritaires. Dans ce temps de rupture du sens des choses et des valeurs, d’anomie où la somatisation s'étend au même titre que le refuge dans les paradis artificiels, la psychopathologie prend des formes particulières : le sens de l'homme et la thérapeutique sont à réinventer. 

Les psychothérapeutes et psychiatres, dans leur rôle d'aide, ont plus que jamais besoin de comprendre comment d'autres ont réussi autrefois -dans des périodes de transition historique- à faire émerger de nouveaux modèles qui, eux, ne soient pas une rupture avec la sève antique. Seule l'ignorance têtue pourrait faire croire qu'il n'y a pas d'enseignement dans les écrits des rénovateurs qui nous ont précédés. Ainsi, ce texte de Cognasse Desjardins, à la limite exacte qui fait la jonction entre l'Antiquité finissante et la Révolution Française, ce texte qui est encore le témoin de la culture médicale séculaire, a ouvert les questions les plus modernes développées aujourd'hui par les thérapeutes : médecins, psychiatres, psychosomaticiens, psychothérapeutes et psychanalystes.

Mon étude a pour but également de présenter au lecteur les pièces du dossier qui permettent de comprendre concrètement comment une institution d'enseignement, l'Ecole de Médecine de Montpellier parvenait à donner à ses étudiants, en cette fin du XVIII° siècle, une formation qui manifestait une telle capacité de réflexion, de jugement, de création et de liberté d'esprit. S'imposeront d'eux-mêmes de nombreux enseignements pour la formation de base ou pour la formation continue des thérapeutes. Cette approche permettra également, peut-être, de relativiser l'assurance de quelques travaux contemporains en psychothérapie ou dans l'analyse, dont la prétention catégorique d'originalité relève souvent d'une méconnaissance de l'Histoire.

Je présenterai succintement l'Essai sur les songes de Cognasse Desjardins, puis j’emmènerai le lecteur dans la recherche que j’ai accomplie pour retrouver les traces du penseur. Les difficultés rencontrées sont à la hauteur de la méconnaissance qui entoure cette source mais elles nous ont permis d’explorer tout le champ entourant l’auteur. Pour comprendre son texte et sa démarche, nous devions entrer dans toutes les conditions de sa propre maturation. 
Enfin, je présenterai quelques débats actuels qui sont la prolongation (sinon le prolongement) de ces interrogations de l'auteur de l'Essai. Je les éclairerai aussi par une bibliographie contemporaine qui manifestera ainsi avec clarté l'importance et l’arborescence de ces débats. 
Je précise que j’ai veillé à vérifier au maximum mes sources. 
J’espère, ce faisant, que ce livre puisse devenir un parcours culturel pour l'étudiant, pour le praticien en sciences humaines, ou simplement pour l’honnête homme qui réfléchit sur le devenir de son siècle, sur le type de relation qu’il souhaite ou exige de son médecin, sur le rapport qu’il a avec soi-même et que ce livre soit un instrument de formation globale : quel rapport ai-je à mon corps, comment sont interdépendants chez moi ma vie imaginaire, ma vie rationnelle, ma vie relationnelle, quel rôle je demande au médecin de tenir envers mon corps. En cela, je m’adresse autant au médecin qui ne devrait jamais se dissocier luimême, dans la relation au patient, de son propre statut d’être humain perturbé dans son corps : cette sensibilité à soi-même, cette conscience de la réciprocité sont les conditions indispensables pour mobiliser cette sensibilité à autrui sans laquelle l’acte médical devient un acte inefficace et même nuisible car il perturbe des êtres particulièrement vulnérables. C’est le motif pour lequel j’ai choisi ce titre : “Corps et Rêves. Dialogues du médecin et du malade”, pour faire lire toute la recherche de Cognasse Desjardins et les enjeux qu’il soulève à partir de la position de sensibilité de chacun et de son implication dans l’expérience existentielle.
 

2. L'Essai sur les songes
 

L'Essai, dont je possède un exemplaire original, se présente sous la forme d'un livret relié de 28 pages (l9,8-23,3 cm.) publié par l'Imprimerie Jean Martel Ainé à Montpellier dans une belle typographie sur papier chiffon pressé. Cet Essai a été présenté à l'Ecole de Médecine de Montpellier; le 8 Germinal an IX (avril l801). 

Quand un ami, chercheur et connaisseur, m’a remis cet Essai en cadeau, sachant mon intérêt pour les déchiffreurs de rêve, j’ai été intrigué à la fois par l'intérêt du contenu en dépît de sa brièveté, par le fait qu'il avait été soutenu dans la prestigieuse Ecole de Médecine de Montpellier et que, à ma connaissance , il n'en avait jamais été fait référence dans les travaux portant sur le rêve, ni dans les diverses Histoires de la médecine ou de la psychiatrie .

A ce jour, je ne connais pas d'autre publication analogue de l'auteur et il n'est nulle part cité dans l'ensemble des œuvres de Freud qui recherchait avec précision les travaux ayant pu frayer la voie à ses propres intuitions sur les liens du rêve et du fonctionnement psychique . Il se peut donc que Cognasse Desjardins n'ait pas prolongé lui-même ses recherches fructueuses : en un domaine différent, l'exemple de Rimbaud est typique en la matière. Il se peut également que les écarts positifs qu'il présentait par rapport à l'époque ne pouvaient être entendus ni de lui-même ni a fortiori de ses lecteurs (nous devons nous souvenir que Freud ne vendit que 351 exemplaires de la Traumdeutung en 6 ans, ce qui montre le péril couru par la science en cas de découragement des chercheurs).

Cognasse Desjardins se présente comme originaire de Troyes dans l'Aube, ville avec laquelle il conserve des liens et des occasions d'y exercer son art clinique ; l'exemple qu'il rapporte d'une observation faite à Troyes sur la sensibilité d'un sourd-muet à la musique semble le prouver, à moins qu'il ne s'agisse que d'un souvenir ancien, préalable à ses études de médecine . 

Un En-tête savamment composé et gradué en tailles de caractères différents fait plus que dédier l'Essai, il le situe dans une relation affective marquée par la souffrance existentielle. 

L'Essai est dédié d'abord
"A
Ursule Petit - Jean
Roger,
mon Épouse, 
qui par ses vertus 
m'apprit à chÉrir l'existence".

Cette même existence semble avoir été problématique car la dédicace s'adresse ensuite 
"a 
la mÉmoire 
des auteurs de mes jours" 

et l'auteur fait suivre ces mots d'une grande absence significative, composée curieusement non pas de "deux" indications parentales -comme l'on pourrait s'y attendre- mais de "trois" lignes composées de points espacés et comprenant chacune l4 points gras qui s'étendent depuis le début ("des auteurs") jusqu'à la fin ("de mes jours") :
..............
..............
..............
 
 
 

Enfin la troisième dédicace s'adresse 

"A 
ceux qui surent les remplacer:
Henri-Louis COQUET = Elisabeth NATEY"

La typographie de cette dédicace est très élaborée. J’ai tenu à donner ces précisions sémiologiques car les signifiants sont eux aussi porteurs de l'un des sens à interroger . Cognasse Desjardins nous apparait ainsi comme un homme très affectueux, sensible et délicat, capable d'extérioriser sa vie personnelle et d'en cacher ostensiblement quelques pans douloureux, marqué par les duretés de l'existence, capable aussi d'apprendre d'autrui et de manifester sa reconnaissance, sensible aux liens d'engendrement et amoureux de la vie. C'est un psychothérapeute existentiel avant l'heure.
La liste des thèmes de l'Esai
 

Pour pouvoir analyser l'apport de Cognasse Desjardins, je vais d'abord présenter la liste des thèmes qu'il aborde, en indiquant avec précision la page où ils se situent il est utile, en effet, de préciser ces repères car les règles d'écriture et de composition de l'Essai ainsi que son vocabulaire ne correspondent pas aux exigences contemporaines et ne rendent pas la lecture très aisée. Le lecteur pourra, ultérieurement, se reporter au texte complet de l'Essai (II° Partie, § 1).

page             thème
page 3  Le titre 
 justification du titre.
 le songe : ni augure, ni seule imagination.
 le corps influe sur la pensée.
 le corps influe sur la pensée spécialement dans le sommeil.

page 4  Les autorités 
 l'examen des songes, comme aide à la séméïotique 
 (chez Aristote, Platon, Galien) :
 rapport des songes avec le régime et la diathèse (Cardan),

page 5 le songe, signe de l'état des corps (Fernel) 
 caractère des songes et nature des hémorragies (Stahl).

           Histoire 
 le rapport songe-esprit a concerné philosophes et théologiens.
    a) Hippocrate et Platon?:
  les jongleurs expliquaient les songes surnaturels.
  les médecins considèrent les songes naturels. 
  (réminiscences de la veille, ou réflexion de l'âme sur  le corps).

page 6 b) les esprits forts n'apprécient pas cette distinction,
           les gens du monde n'y voient qu'un jeu de l'imagination.

page 7   c) la théologie veut régenter la psychologie.
  des écrivains s'y soumettent.
     d) Les cartésiens attribuent 4 causes aux songes ;
  leur échec de par leur hypothèse des esprits animaux?; 
     e) l'approche médicinale de l'Ecole de Stahl sur le songe :
  - prolongement des idées de la veille,
  - un sommeil léger laisse activité aux sens internes,
  - sollicitude de l'âme pour le corps malade.
  Cette conception renferme tout ce que l'on sait du rêve,

page 8 mais il faut éloigner l'idée d'une âme prévoyante.

 Début de l'exposé de la théorie de Cognasse Desjardins,
 qui est conforme à celle de Stahl,
 basée sur les faits et leur analyse.

 Les faits selon Cognasse Desjardins :

 1° la sensation est la suite d'une modification corporelle 
 externe ou même interne :
 

page 9 Exemples donnés par Pinel, Bonet
 2° des sensations laissent une trace en image (idée),
 des sensations laissent un souvenir des sentiments 
 liés à leurs circonstances d'apparition. Exemples des sens.

page 10 3° la loi de base : association des sensations/idées,
  en dehors même de la cause excitante.
  Exemple observé, difficile à expliquer :
  musique et rythme chez le sourd-muet.
  importance méconnue du rythme.

page 11 4° l'association n'est pas seulement temporelle,
  mais de signification, de lieu, d'affect.
  glissement sur les chaînes associatives.

page 12 Utilisation de ce glissement dans la conversation.
 Utilisation de ce glissement dans la rêverie.

 Théorie de Cognasse Desjardins, basée sur ces faits

 Définition du songe :
 -chaîne d'idées,
 -association plus ou moins éloignée,
 -avec caractéristique du premier chaînon :
  -reste diurne,
  -sensation insuffisante pour éveiller,
  -sensation donnée par les mouvements du corps.
 -associations continues.
 Dans le rêve éveillé :
 la sensation rappelle l'absence des choses rêvées.

page 13 Dans le songe, l'absence de sensation ne peut faire percevoir 
 l'inexistence des choses rêvées.
 On découvre la signification quand on examine avec subtilité 
 les "liens qui unissent les parties", les rapports.
 Comparaison avec le rapport qui existe dans 
 -le langage des francs-maçons; (nécessité d'un "instituteur"),
 -les hiéroglyphes.
 Ouverture d'une nouvelle chaîne d'association et rupture.
 Succession de nouvelles chaînes d'association et bizarrerie.
 La mémoire pourrait reconstituer.

page 14 Exemples.

page 15-16 Influence des aliments, poisons, opiums, narcotiques.
 La dramatisation caractérise le songe.
 Sensibilité du songe aux réactions alimentaires, sexuelles,
 atmosphériques.

page 17  Le constat de ces mécanismes (théorie) permet d'être 
 attentif aux songes qui fournissent des indications 
 -sur l'état du corps,

page 18 -sur les modifications maladives ou sur leur absence.
 Les rêves tristes ne sont pas un signe sûr de danger.

page 19 Ce qui importe pour le diagnostic, c'est l'inhabituel.
 Ne pas retenir les songes provoqués par un objet extérieur.
 Retenir les songes provoqués par un altération des organes.

page 20 Certains songes sont typiques d'affections corporelles.

page 21 Plus il y a de liaisons, plus le rêve a été continu.
 Plus le songe est bizarre, plus il y a eu de sensations 
 intercurrentes : état corporel d'hyper-excitabilité, 

page 22 signe précurseur de manie et autres aliénations.
 Attention à porter aux songes de saveur et d'odeur.

page 23 Importance des songes de sensations internes.

page 24 Les désirs se manifestent dans les songes.
 Les craintes s'expriment dans le langage du rêveur.

page 25 Importance du "sens intérieur" pour prévoir l'évolution.
 Importance de l'espérance pour la guérison.
 Ces sentiments se conjuguent avec les songes.

page 26 Découvrir les "ressources" du malade dans ses songes.
 Conclusions :
 -l'observation et l'interprétation des songes sont  importantes pour la séméïotique,
 -erreur de faire un rapport direct entre l'image et le corps,
 -il n'y a pas de règle précise sur la signification du songe,
 - il faut :
  -suivre la filiation des idées,
  -remonter à son origine,
  -rechercher la sensation de départ pour y trouver les signes de l'état intérieur du corps.
 Cette analyse est très difficile.
 L'art d'estimer les signes n'est pas à la portée de tous.
 
 
 

3. A la recherche de Cognasse Desjardins perdu

Un premier sondage épistolaire auprès de la Bibliothèque de Montpellier ; m’apprend qu'il n'y a pas trace de notre auteur, pas plus qu’il n’y en a dans les Index des travaux importants, précis et incontestés, de Dulieu sur la médecine à Montpellier; . 

Je recherche alors à la Bibliothèque Nationale de Paris pour le cas où l’auteur y aurait poursuivi sa carrière dans l'Ecole de Médecine rivale. Un élément d'importance se confirme: l'auteur est absent du "Catalogue général des livres imprimés de la Bibliothèque Nationale" . Il est également absent de l'exhaustif Index-Catalogue of Library of the Surgeon-General's office (l882)  qui se trouve à la Bibliothèque de l'Ecole de Médecine de Paris et qui ne se contente pas de citer de nombreux ouvrages rares mais indique souvent la bibliothèque dans laquelle on peut les trouver. Il n'apparait pas davantage dans la Bibliographie de la littérature française de 1800 à 1930 de Hugo P. Thième .
Il est absent également du Dictionnaire de Biographie médicale de1821 et de la Biographie Médicale par ordre chronologique de Bayle et Thillaye . Enfin, il n'apparait pas dans la Biographie en 42 tomes de Hoefer .

Si nous nous orientons vers la recherche des anciennes thèses de médecine de Paris -pour le cas où il y aurait présenté une thèse- nous constatons qu'il est absent du "Catalogue auteurs et anonymes de la Bibliothèque de l'Ancienne Faculté de Médecine de Paris, des origines à l953" , absent de la "Table Générale des Thèses soutenues à la Faculté de Médecine de Paris depuis le 28 Frimaire An VIII (l7-l2-l798) jusqu'au ler janvier l816"  . La première thèse sur les Songes qui y est enregistrée est celle de S. Gadon intitulée "Sommeil, Songes et Somnambulisme" (n° 98 du 25 août l808). 

Il n'est peut-être pas surprenant de ne pas trouver tous les documents concernant l'Ecole de Montpellier à la Bibliothèque Nationale car la rivalité vive entre les deux phares de la médecine à l'époque entrainait parfois une non-communication des travaux de la première vers la seconde, qui prétendait la supplanter, en dépit de certains accords passés.

Tentons de préciser la recherche, comme je l’ai réalisée.
L’Essai date de l'An IX (1801). C'est une période de transition pour la réglementation des thèses de médecine. Décrivons la situation d'alors, telle qu'elle est présentée depuis Paris par Debraux en l816 :
"Lorsque, par sa lettre en date du 30 fructidor an VI, le Ministre de l'intérieur (François de Neufchâteau), approuvant le projet d'examens provisoires que lui avait transmis l'Ecole de Médecine, l'eut autorisée à mettre en exécution les dispositions de ce projet, les Elèves qui voulurent profiter de cette faveur furent assujettis à subir trois examens, dont le dernier était une Thèse publique, imprimée de format in-8°. La première a été soutenue le 28 frimaire an VI La loi relative à l'exercice de la Médecine, du l9 ventose an XI, et l'arrêté du gouvernement, du 20 prairial suivant, portant réglement pour cet exercice, exigeaient que les Candidats soutinssent une Thèse publique de format in-4°. La première eut lieu le 24 floréal an XI".

Le rôle d'organisation de la médecine par l'Ecole de Paris apparaît. Il me semblait probable que l'Essai sur les Songes pouvait relever de cette phase intermédiaire et constituer cette Thèse de régularisation. En effet, il y avait à Paris quatre modes de réception pour le Doctorat et "la quatrième espèce de réception, qui, comme les deux précédentes, n'exigeait du Candidat que la Thèse, était fondée sur les articles XXXI et XXXII de l'arrêté du 20 prairial" et cet article XXXI  décrit les conditions de la régularisation:
"Les Médecins et Chirurgiens actuellement établis, qui se sont fait recevoir, depuis l790, dans quelques-unes des Universités étrangères, dont les titres n'étaient pas valables en France avant la révolution, ainsi que les Médecins reçus dans quelques-unes des Facultés de Médecine de France qui ont continué leurs fonctions après l793, pourront se faire agréger à l'une des Ecoles de Médecine. A cet effet, ils seront tenus de se présenter à l'une d'elles, munis des lettres de réception dont ils sont pourvus, et ils y soutiendront la Thèse, dont ils acquitteront les frais seulement". 

Précisons que seulement 10 thèses in-8° furent soutenues à Paris en l'An VII, 8 en l'An VIII, 18 en cet An IX, 97 en l'An X et 244 en l'An X Une hypothèse se présente à nous: notre auteur pouvait être un des membres de ce groupe très restreint en France des médecins en cours de régularisation administrative.

Ces données administratives deviennent plus concrètes quand on connait la vie mouvementée des Universités à cette époque : l'Université de Montpellier fut fermée de l792 à l795 et Chaptal y déclarait en l789 : "La Révolution qui s'effectue est une belle chose mais je voudrais qu'elle fut arrivée il y a vingt ans. Il est fâcheux de se trouver dessous quand on démolit une maison et voilà notre position".

Pour donner la mesure de la répercussion des troubles politiques dans la vie des administrateurs, pédagogues et chercheurs exerçant leurs fonction dans des institutions séculaires dont l'histoire a été inévitablement liée à celle des pouvoirs antérieurs, je citerai un exemple concret, de valeur nationale  : "une loi du 24 juin 1792 ordonnait de brûler tous les papiers qui faisaient mention de titres de noblesse : c'était proscrire en masse tous les documents de notre histoire nationale. Des ordres pour l'exécution de cette loi frénétique furent signifiés au gardien des archives...". Les archivistes tentèrent de s'opposer à ce que Ropra, commis aux archives à Lille appela, "une opération qui n'est comparable qu'à l'incendie d'Alexandrie". La lettre de Ropra, d'un courage extraordinaire, est une pièce historique dont je mets le texte en Annexe. Nous comprenons alors dans quel contexte scientifique incertain Cognasse Desjardins et ses enseignants ont pu vivre ces années qui ont précédé l'Essai sur les Songes.

Dans ce contexte historique bouleversé et fluide, ma recherche semblait ne pas pouvoir aboutir  cependant, muni de ces quelques renseignements qui me fournissaient quelques hypothèses et constatant qu'il n'y a pas trace non plus de Cognasse Desjardins dans l'Exposé des travaux de l'Ecole de Médecine de Montpellier pendant l'An X, déposé à Paris et qu'il ne figure pas dans les archives de l'Ecole de Médecine de Paris , je poursuis la recherche à Montpellier pour explorer des sources spécialisées, internes au fonctionnement de l'Ecole, afin de tenter de rencontrer Desjardins dans les documents qui décriraient cette fois la vie quotidienne : Programme des cours et conférences, Discours de rentrée des facultés, Rapports sur les travaux, Réglements intérieurs et circulaires , etc.
 

Desjardins apparaît alors dans le document suivant :
"Régître des Actes de l'Ecole de Médecine de Montpellier servant à constater les dates des Examens que les Elèves ont Subi, et de la Thèse qu'ils ont soutenue. ouvert le onze Prairial An cinq de la République française".
Sous le n° 158 :
"Claude-Jean Cogniasse (sic) Desjardins, natif de Troyes. Département de l'Aube (suivent quelques lettres illisibles "Ech" ?)
Admis à présenter la pièce anatomique le 5 Ventose An 9, Signé René, Seneaux, Poutingon (de nombreux autres étudiants comparaîtront ce même jour)
Admis au premier examen le 15 Ventose An 9
Admis au 2° Examen le 19 Ventose An 9, Signé Fouquet, Seneaux, Virenques
Admis le 21 Ventose An 9, Signé Gouau, Seneaux, Montabré
Admis à recevoir le certificat le 8 Germinal An 9, Signé René, Seneaux président, Signé Reçu Desjardins".

Le registre des inscriptions comporte, de la main de Desjardins, son identité et sa signature pour les 1°, 2° et 3° inscriptions du Trimestre de Nivôse, An IX. Nous découvrons aussi son environnement d'études, ses collègues dont la plupart n'auront pas laissé de traces dans l'Histoire (Julia, Giraud, Dejean, Boué, Dupont, Chauvet, Liaubet, Jouve, Canron, Bosc, Cazes, Goudard, Brouillet, Lautaret, Boyer, Azemar, Calmon, Pradel, Pons, Falyac, Serre, Lagarde, Callé, Choisy, Pautrier, etc.) venant surtout du Sud de la France : Narbonne, Vaucluse, Hérault, Gers, Loire, Cantal, Bouches du Rhône, Aude, Haute-Garonne, Basses Alpes, Tarn, Aveyron, Pyrénées Orientales, Lot, Lot et Garonne, Gironde, Dordogne, et "d'Hispania". Desjardins est donc un des quelques étudiants originaires des pays du Nord plus proches de Paris. Dans le passé, ils étaient beaucoup plus nombreux à descendre jusqu'à Montpellier par le courant de migrations qui se faisait le long du sillon rhodanien.

4. Cognasse Desjardins, l'étudiant de l'Ecole de Médecine de Montpellier
( insérer ici le Regîstre des Actes de l'Ecole de Médecine )

La vie quotidienne de ces étudiants, leurs conditions difficiles de vie, leur niveau de qualification et les conditions d'exercice de la médecine nous apparaissent à travers les "Délibérations du Vingt huit floréal An Cinquième" de l'Ecole de Médecine :
"Présents Les Citoyens René Directeur, Seneaux, Vigarous, Dumas, Poutongon, Broussonet, Virenque L'Ecole de Médecine Considérant qu'un grand nombre d'Elèves livrés depuis longtemps à l'étude de l'art de guérir, ne pouvant plus fournir aux dépenses qu'exige la prolongation de leur séjour dans une ville étrangère, et qu'il serait cruel pour eux en se retirant dans leurs foyers, de ne pouvoir emporter un certificat qui atteste leur travail et leur capacité, Vû la pétition présentée par un très grand nombre d'Elèves en date du 19 courant, a délibéré qu'elle Se rend à leur vœu et que pour cet effet:
1° Il sera ouvert un Registre Sur lequel Se feront Inscrire tous ceux qui voudront Se Soumettre aux Examens propres à manifester leur Instruction.
2° Chaque Elève en S'inscrivant Exhibera les preuves de Son temps de Scolarité, des Cours qu'il a Suivis et de tous les titres qui motiveront Sa demande, sur la valeur desquels l'Ecole Se réserve le droit de prononcer.
3° Ceux de qui la demande aura été accueillie recevront l'indication du jour auquel les Examens devront commencer.
4° Chaque Sujet Sera Soumis à trois Examens. Le Premier roulera Sur l'anatomie, la phisiologie, la chimie, la Botanique, la Pathologie et la Nosologie : le Second Sur la Médecine opérante, la Matière Médicale et Démonstration des Drogues, les accouchemens, maladies des femmes, Education phisique des Enfants et la Clinique interne et Externe. Ces deux Examens Seront privés. Le troisième aura pour objet la discussion Sur une matière traitée à Son choix, dans une thèse manuscrite ou Imprimée dont deux Exemplaires Seront remis à chaque Professeur la veille de l'Examen...
...7° Les Examens achevés on délivrera aux Elèves qui les auront Subi un Certificat qui constatera leur Capacité.
8° L'Ecole par la Concession de ce Certificat n'entend rien préjuger sur le mode qui Sera déterminé par le Corps législatif pour être admis au droit d'Exercer l'art de guérir, auquel chaque Citoyen sera tenu de se Conformer.
9° Il sera addressé au Ministre de l'Intérieur un Extrait de la présente Délibération avec une lettre dans laquelle on Exposera les motifs qui y ont déterminé l'Ecole de Médecine.
N.B. Deux lettres du Ministre de l'Intérieur l'Une du l8 Messidor an 6 et l'autre du (blanc) An 9 autorisent la délibération cy dessus pris par l'Ecole de Médecine".

Je pense avoir identifié les conditions de rédaction et d'impression de cet Essai sur les Songes.

Une autre délibération pittoresque du "cinq floréal An septième de la République Française, Une et indivisible" nous éclaire sur l'existence du registre des inscriptions de Montpellier, sur le comportement des étudiants, sur les conditions de vie et de déplacement des étudiants et sur les exigences des formateurs :
"Considérant qu'il est venu à Sa connaissance que quelques Elèves, après s'être immatriculés Sur les Régistres de l'Ecole, etoient rétournés dans leurs Foyers ; que d'autres y ont été annnuellement Faire des voyages, et voulant à l'avenir empêcher de tels abus, et S'assurer quels Sont ceux des Elèves qui Suivent habituellement les Cours : a unanimement délibéré, qu'à compter du premier Prairial prochain, tous les Elèves Seront tenus de S'inscrire chaque trois mois sur un Régistre qui Sera ouvert à cet effet au Secrétariât de l'Ecole pendant le dernier mois du trimestre lequel Régistre Sera cloturé par l'Ecole le premier du Suivant avec désignation du nombre des inscriptions qui auront été prises. Pour Expédition./. René, Dir. Piron, Sec.re.".
( insérer ici l 'extrait du Regître des délibérations )
Montpellier a une longue tradition estudiantine. Elle nous est bien connue par les notes de voyages de Félix et Thomas Platter , à la fin du 16° siècle. C'est la vie d'études accompagnée de fêtes, spécialement lors des thèses, de beuveries et de révoltes contre les professeurs. Les étudiants obtiennent de pouvoir contrôler la présence des professeurs dans les cours et de prélever une diminution de traitement envers ceux qui accorderaient trop de place à leur clientèle privée au préjudice de leur temps d'enseignement.

Montpellier n'est pas la seule Université à pouvoir revendiquer cette force de pression exercée envers les autorités. A Paris, dès 1200, les étudiants obtenaient de Philippe Auguste que tout prévôt prétât serment devant les "écoliers" dans une église. Ces privilèges leur seront confirmés en 1229 par Louis IX, en 1276 par Philippe le Hardi et en 1297 et 1301 par Philippe le Bel Ils suivaient en cela l'exemple de Bologne, en 1158.
 
 

L'étudiant "Chef de la Clinique"

Un mystère n'est pas encore élucidé. Comment un simple étudiant qui passe une thèse, peut-être dans des conditions rapides et bouleversées, peut-il invoquer le titre de Chef de Clinique qu'il imprime dans son En-tête ? Plusieurs hypothèses se présentent. Ou bien, nous sommes dans un cas analogue à celui des chefs de clinique actuels ou internes en médecine actuels qui peuvent avoir un haut niveau scientifique et une longue expérience clinique et universitaire sans avoir soutenu leur thèse ; Dulieu a étudié cette question historique  et a répondu par la négative. Ou bien, nous ne connaissons pas ce que recouvre cette appellation de Chef de clinique à cette époque, et il nous faut le préciser.

H. Fouquet a consacré sa vie à fonder et à développer la clinique à Montpellier. Dès l'an III, il promulgua avec le Citoyen Pétiot une "Organisation intérieure de l'Ecole Clinique interne de Montpellier", insérée dans un "Programme des cours d'enseignement dans l'Ecole de Santé de Montpellier" . En l'An XI, après l'Essai, il prononcera son grand Discours sur la Clinique que nous rencontrerons plus loin. En 1803, l'adjuvat de clinique fut élevé au rang de seconde chaire, situation qui s'est prolongée jusqu'à l'époque actuelle. Dans le chapître II du Programme de l'An III, intitulé "Des fonctions des Elèves", Fouquet crée la fonction de "Chef de la Clinique" qu'il définit en ces termes :

"Article premier.
 Les Elèves attachés à la clinique, seront distribués, d'après un examen particulier, en deux classes ou sections ; l'une qui sera celle des Elèves proprements dits, l'autre celle des Adjoints.

Parmi les élèves de la première section, il en sera choisi deux, distingués par leurs connaissances déjà acquises, leur application, leur exactitude et leur bonne conduite, lesquels auront le titre de Chefs de la Clinique".

Ces précisions nous permettent de mieux comprendre plusieurs points qui nous semblaient contradictoires : la passation de la thèse, d'une part et, d'autre part, la maturité de la pensée et l'attribution d'un titre comme celui de "Chef de la Clinique". Cognasse Desjardins n'était donc pas un adjoint d'un professeur (probablement le Professeur Fouquet lui-même, puisqu'il se réfère à lui dans l'Essai), mais l'un de ses deux meilleurs élèves, affecté à la clinique en tant que stagiaire, et il a donc été choisi ainsi qu'un autre pour être distingué et chargé de responsabilités, cela au vu de la qualité de ses connaissances et de sa personne.

Donc, nous sommes parvenus à faire la synthèse des apparentes contradictions.

Nous pouvons préciser maintenant quelles étaient les fonctions de Cognasse Desjardins comme Chef de la Clinique.

La suite du réglement l'indique :
- il note les remèdes prescrits lors de la visite des malades,
- il note ses observations journalières sur un registre que les autres élèves peuvent consulter et il conserve ce registre sous clef,
- il tient quotidiennement à jour les observations météorologiques qu'il 
recueille sur les appareils de mesure de l'Ecole et par l'observation du ciel, afin de constituer une liste parallèle des maladies et de la météorologie,
- il réalise les dissections et analyses diverses à la demande du Professeur,
- il est chargé des expériences que le Professeur lui indique sur le sang, les crachats, les urines, etc.
- il reçoit les dépositions des malades à l'entrée et révise les dépositions prises par d'autres élèves,
- il affecte à des lits préparés à cet effet, les entrants qui seront les plus propres aux travaux de l'Ecole clinique,
- il surveille l'exactitude du service des infirmiers,
- il surveille la température, la salubrité de l'air, la propreté des salles,
- il veille à ce que rien ne puisse troubler la tranquillité des malades, soit avant, soit après les visites.

Cette fonction de Chef de la Clinique se distingue de celle de simple Elève. Nous pouvons lire ces précisions dans le fac-similé du réglement d'organisation placé en Annexe 3.

On le voit, cette fonction de "Chef de la Clinique" (et non "Chef de Clinique") était une fonction de très grande responsabilité. Hormis la prescription de soins ou la réalisation d'opérations, le chef de clinique avait une véritable autorité sur le service, sur les élèves et sur le personnel. Le Professeur manifestait par là qu'il distinguait un élève et le préparait à de grandes responsabilités ultérieures de chef de service et d'enseignant universitaire. En effet, le Chef de la Clinique est choisi et non nommé après concours, contrairement à l'interne, il n'exerçait que dans un service clinique d'enseignement. Cependant, le Chef de la Clinique pouvait n'avoir qu'un passé d'étudiant assez bref puisque, dans la définition ultérieure de la fonction qui se voudra plus exigeante, huit inscriptions seront exigées pour être candidat .

5. Contexte historique de l'Essai sur les songes

Pour comprendre l'Essai, nous devons situer l'opuscule dans son environnement historique bouleversé.

L'Essai est marqué de l'An IX (1801). Depuis l'équinoxe d'automne l972, le calendrier grégorien est abol Le citoyen Desjardins vit dans le rythme des mois de 30 jours (Vendémiaire, Brumaire...) divisés en 3 décades (primidi, duodi, tridi) ; ce mélange étonnant de poésie et de mathématiques est l'œuvre du Carcassonnais Fabre d'Eglantine, l'auteur de "il pleut, il pleut bergère" qui termina bien mal sa carrière poético-politique puisque le tribunal révolutionnaire l'envoya à la guillotine. Le Languedoc a été dissous, divisé le 31 août l791 en 8 départements : Ardèche, Aude, Gard, Haute-Garonne, Hérault dominé par Montpellier, Haute-Loire, Lozère et Tarn. Le Club des Jacobins de Montpellier fut l'un des premiers en France à demander l'avènement de la République, le 28 juin l781, six jours après l'affaire de Varenne, près de Verdun, ligne fatale pour Louis XV En l793 également, le zèle de Montpelliérains leur fit constituer des bataillons de sans-culottes qui apportèrent leur concours aux jacobins face aux fédéralistes et face aux contre-révolutionnaires. Tout cela n'était pas qu'enthousiasme révolutionnaire, c'était aussi une bonne occasion pour reprendre une autonomie et prolonger certaines querelles séculaires.

En l'An IX, la bourgeoisie avait déjà repris en mains ses affaires mais elle commençait à échouer dans la gestion du pays. Les derniers soubresauts révolutionnaires vont se dissiper sous le Directoire tandis que le fougueux Bonaparte va voler de victoires en victoires en Italie, voguer vers l'Egypte d'où il est revenu après son échec militaire devant St Jean d'Acre ; de Fréjus il remonte à Paris et se fait nommer Premier Consul. Un deuxième Consul, Cambacérès est originaire de cette ville de Montpellier ; il deviendra Archichancelier de l'Empire et co-rédacteur du Code Civil. 
( insérer ici le plan de la ville de Montpellier )
En effet, à l’époque de notre Essai, la vie à Montpellier avait été marquée par de nombreux troubles ; le maire, J. J. L. Durand avait été guillotiné à Paris le 12 janvier 1794 ; des professeurs, comme Berthe et René furent présents pendant une brêve période, en 1793, dans les commissions administratives sous obédience révolutionnaire à l'Hôpital Saint-Eloi mais bientôt remplacés ; les Archives départementales comportent 300.000 pièces concernant cette période révolutionnaire à Montpellier . Les mouvements contre-révolutionnaires y ont été puissants. Le Comte d'Antraigues, agent secret des contre-révolutionnaires, est venu organiser la résistance. Natif de Montpellier, en 1753, il incarne bien l'Histoire du pays : indépendant, cultivé, respecté, ouvert à la science, aux idées nouvelles et aux valeurs nouvelles, il ne veut cependant pas perdre les avantages que lui confèrent sa fortune et son rang. Dès que le pouvoir central chercha à limiter les pouvoirs des régions par la loi du 3 novembre l789, il trouva des alliés nombreux parmi le peuple avec qui il n'avait guère de conflits, pour s'opposer à lui. Mais le conflit politique avait fait aussi ressurgir les antiques tensions entre factions religieuses, à Nîmes en particulier. 

Dupont-Constant avait établi à Montpellier les fameux Instituts Philanthropiques dont il avait parsemé tout le Sud-Ouest. Sous couvert de philanthropie, sous la forme d'une association qui ne s'affronterait nullement aux groupes révolutionnaires ni aux partis politiques, il organisait en fait l'évasion des prisonniers et préparait une insurrection pour l'été l799 dans le but de placer Louis XVIII sur le trône. Rien qu'en Haute-Garonne, 15000 membres adhèrent à ses Instituts Philanthropiques . Ce qui semblait bien préparé s'effondra au cours du mois d'août car les différentes sections entrèrent en action sans coordination et à des dates différentes, ce qui permit au gouvernement de liquider l'une après l'autre les tentatives de rebellion. Il faut ajouter les luttes intestines entre nobles et roturiers, la non coordination avec les tentatives de soulèvement en Charente et en Bretagne ou en Vendée L'agitation atteint son paroxysme à Toulouse mais elle se termina par des arrestations, fusillades de rebelles et, finalement, le Directoire se montra bon enfant en libérant les milliers de paysans qui avaient tenté de jouer aux Vendéens. Les départements de l'Ouest n'étaient pas prêts pour s'associer en août au soulèvement ; ils se mirent en route trop tard, en septembre quand, déjà, la pression diminuait aux frontières : en Hollande, Brune refoulait les Anglo-Russes qui capitulaient le l8 octobre l799 ; à Zurich, Masséna l'emportait sur les Austro-Russes et le 9 octobre Bonaparte débarquait à Fréjus. Quand les Chouans s'emparaient du Mans, de Nantes et de Saint-Brieux entre le 15 et le 30 octobre, il était trop tard. Hédouville et Travot avaient les moyens de les vaincre et le coup d'Etat du 18 brumaire (9 novembre) achèvait de semer la déroute parmi les révoltés : Bonaparte déplaça Brune et ses troupes dans l'Ouest.

On le voit, Montpellier a été touché fortement par ces mouvements même s’il n’en avait pas été le foyer principal.

Déjà les émigrés rentraient et s'imaginaient que Bonaparte allait restaurer Louis XVII. Ce dernier écrit à Bonaparte le 20 février l800 : 
"Non, le vainqueur de Lodi, de Castiglione, d'Arcole, le conquérant de l'Italie et de l'Egypte, ne peut pas préférer à la gloire une vaine célébrité. Cependant, vous perdez un temps précieux, nous pouvons assurer le repos de la France. Je dis nous parce que j'ai besoin de Bonaparte, et qu'il ne le pourrait sans moi. Général, l'Europe vous observe, la gloire vous attend, et je suis impatient de rendre la paix à mon peuple".

Bonaparte ne court pas au secours de l'aspirant ; le 14 juin, c'est la victoire de Marengo qui repousse les forces autrichiennes en Italie et Bonaparte peut se permettre de répondre avec clarté le... 7 septembre l800 :
 "J'ai reçu, Monsieur, votre lettre. Je vous remercie des choses honnêtes que vous me dites. Vous ne devez pas souhaiter votre retour en France, il vous faudrait marcher sur cent mille cadavres. Sacrifiez votre intérêt au repos et au bonheur de la France, l'Histoire vous en tiendra compte. Je ne suis pas insensible aux malheurs de votre famille, je contribuerai avec plaisir à la douceur et à la tranquillité de votre retraite".

Quand Moreau remporte la victoire de Hohenlinden, le 3 décembre l800, l'Autriche n'insiste plus et demande la paix et les chefs contre-révolutionnaires signent les uns après les autres une lettre de pacification.

Les derniers insoumis modifient leur tactique et cherchent à s'en prendre directement à la personne de Bonaparte. C'est l'attentat commis par des Chouans le 24 décembre l800, rue Saint-Nicaise à Paris. Quelques exécutions, des emprisonnements et une centaine de déportations mirent fin à ces tentatives. Bonaparte avait rétabli le calme en France et avec ses voisins pour quelques années. En février 1801, c'est la paix de Lunéville et la paix en Europe ; l'Angleterre, pour la première fois depuis de nombreux siècles accepte la paix et les frontières naturelles que s'est donnée la France. Une source de tension reste cependant mais elle ne concerne pas la France : les Etats nordiques n'apprécient pas que l'Angleterre sorte, seule, invaincue de ce conflit qui a opposé les nations à la France. Il fallut attendre l803 pour que les complots reprissent, à l'occasion de la tension nouvelle dans les relations avec l'Angleterre.

A l'époque de l'Essai sur les songes, la France est donc absorbée par la pacification interne et par la création d'une organisation administrative (Conseil d'Etat, Corps législatifs, Sénat, Cour d'Appel, Banque de France, etc). C'est l'époque de la création du corps des "fonctionnaires". Le rétablissement de la paix extérieure à Lunéville, le 9 février l801 puis à Amiens apporte un apaisement de la tension sociale et attirera, ensuite, une grande popularité à Bonaparte.

La France vivait alors dans ce climat particulier qui caractérisait la Constitution de l'An VII Le règne de l'arbitraire et des pleins pouvoirs y est organisé légalement. Le premier Consul cumule les pouvoirs pour 10 ans en toute irresponsabilité. Pourvu d'un traitement "royal", il règne en maître absolu, fait admettre que le Sénat a le droit de juger... l'inconstitutionnalité des lois, de réviser la Constitution par simple accord avec le Gouvernement par l'édiction de senatus consulte. Et cette machine passe à l'action le 15 nivôse de cet An IV avec le senatus consulte du 5 janvier l801 .

6. Contexte scientifique de l'Essai sur les songes
 

A cet époque, A. Comte, le futur fondateur du positisme, est né il y a 3 ans à Montpellier Dans quelques mois, naîtra V. Hugo ("ce siècle avait deux ans, Napoléon perçait sous Bonaparte..").

Le mot "psychiatrie" va être prochainement créé ainsi que celui de biologie. Pinel vient de publier son “Traité médico-philosophique sur l'aliénation mentale ou la manie” . Desjardins cite Pinel, épisodiquement, au même titre que d'autres considérés comme une caution de sens clinique. Il est invoqué pour illustrer le fait que, chez certains malades, la seule position du corps peut déclencher des processus imaginaires puissants ("entendre des voix"). 
Nous savons que Pinel suivit les cours de la Faculté de Montpellier de l774 à l778, en particulier ceux de Paul-Joseph Barthez. A l'époque de notre Essai, Pinel a 55 ans. Parallèlement à son activisme révolutionnaire, il a accédé au titre de Professeur de physique médicale et d'hygiène en l794 à Paris, il a été titularisé en l795 dans la chaire de pathologie interne ; depuis 6 ans, il exerce comme médecin-chef de La Salpétrière, poste qu'il gardera avec grande habileté à travers les différents régimes politiques jusqu'à sa mort. Depuis deux ans Esquirol y suit ses cours après être passé lui aussi par Montpellier ; il a vingt neuf ans et, dans quatre ans, il présentera sa thèse sur "les passions considérées commes causes, symptômes et moyens curatifs de l'aliénation mentale". 
Cognasse Desjardins a pu lire la “Nosographie philosophique ou Méthode de l'analyse appliquée à la médecine” (l798) dans laquelle Pinel affinait la qualification des troubles mentaux à partir des modifications observables du comportement. Cette même année, dans son Traité, Pinel a bâti sa stature "légendaire"  du bon médecin "délivrant les aliénés de leurs chaînes", scène qui sera immortalisée par le tableau de Tony Robert-Fleury reproduit depuis dans tous les manuels de psychiatrie et dictionnaires en langues diverses : "Pinel unchaining the insane at the Hospital of Salpetriere".
Il ne faut pas oublier que l'ouvrage célèbre de Beccaria sur les Délits et les Peines , qui a changé le cours de la Justice, date de plusieurs années déjà ainsi que le Traité de la Tolérance de Voltaire (1764) . Voltaire avait également contribué grandement à faire reconnaître la dignité de tout être humain en basant son Traité de Métaphysique par une réflexion sur l'homme et non sur Dieu, comme cela était l'usage, et Kant en insistant sur l'autonomie de jugement, dans son ouvrage sur les Lumières, en 1784. Desjardins ne se réfère pas à ces ouvrages mais, à son époque, ils sont un acquis de la culture.

En fait, après l'impasse médicale des thérapeutiques violentes envers les aliénés développées à travers l'Europe par l'Ecole d' H. Boerhaave (1668-1738) qui prônait aussi bien les purgatifs intensifs que les chocs physiques, les bains de glace ou la fameuse chaise rotative dont Rush (l745-l813) se fera l'apôtre dans la psychiatrie américaine naissante, après la conception violente de Brown  (l735-1788) qui "tua plus de gens par ses remèdes allopathiques que n'en ont tué la Révolution française et les guerres napoléoniennes", selon l'appréciation d'un historien de la médecine , l'Europe avait aussi été traversée par un vent puissant de libéralisme thérapeutique.

Dans les hôpitaux psychiatriques, dans leur conception, dans la libération des malades enfermés, dans les méthodes de traitement, l'Italie réalisait les réformes de l'Ecole de Vincenzo Chiarugi (l759-l820) qui devança Pinel dans sa révolution. A Würsburg, Anton Müller réalisait les mêmes progrès mais il faut surtout insister sur l'œuvre de J. G. Langermann (l768-l832), en Bavière, près de Bayreuth. En Angleterre, les Quakers avaient déjà une tradition de réformes qui atteint son point culminant avec Tuke

En Espagne, la situation est particulière car la psychiatrie n'avait jamais atteint le niveau de régression qu'elle avait connue en France envers les malades mentaux. Arnold de Villanova, Professeur de médecine de Montpellier (l240-1313) y avait exporté une médecine humaine, psychologique et y avait laissé une tradition humaniste stable. Il avait découvert l'hallucination, l'épilepsie et, surtout, la vie émotionnelle du malade. Comme le remarquent les historiens, les médecins espagnols n'eurent pas besoin de libérer leurs malades des chaînes.

Nous sommes alors dans une époque scientifique préoccupée par la classification et la nosologie à la suite des importants progrès des sciences naturelles. F. Boissier de Sauvages (l745-1813) avait répertorié plus de 2OOO maladies. Cullen avait inventé les différentes "neuroses" dont la 4° catégorie était constituée par les "vésanies". Pinel présentait des classifications différentes des névroses d'une édition à l'autre dans un langage qui alliait les termes archaïques comme les vapeurs (dans la ligne des nombreux Traités sur les vapeurs de Raulin l758, Pomme l760 et Whytt en l764) aux termes qui sont restés nos instruments de diagnostic.

Nous sommes donc dans une époque charnière qui fraye les voies de la pensée scientifique et de la pensée politique contemporaines. Mais, de même que sur le plan politique le renouveau prochain de l'Empire va puiser sa force dans l'exploitation de modèles antiques, on constate dans les sciences l'abandon des diverses impasses où avaient mené certains travaux des deux siècles précédents et le désir de retrouver certaines idées fructueuses de l'Antiquité. Cette tendance est marquée par un grand retour à la médecine naturelle, hygiéniste et synthétique d'Hippocrate au delà des théories scolastiques et du systématisme verbal des "médecins de Molière". Cette nouvelle tendance pragmatiste est marquée par la vogue de l'empirisme anglais, du sensualisme et de l'associationnisme (Condillac a pu rayonner jusqu'en l780) où prédominent les noms de Sydenham et de Locke qui marquent l'entrée historique dans notre ère clinique comme l'a montré Foucault dans son Histoire de la Folie et dans La Naissance de la Clinique . Mais nous verrons que Cognasse Desjardins ne tombe pas dans les conceptions mécanicistes et atomistes des associationnistes.

Une étape importante avait été franchie dans la "métapsychologie" des symptômes et maladies par Willis qui, vers l670, avait montré la part majeure des processus mentaux et cérébraux dans ce qui avait paru n'être jusque là qu'un processus corporel attaché aux organes (hystérie) ou aux humeurs (hypocondries).

Il va de soi, cependant, que tous les courants anciens restaient présents et que nous ne devons pas -à la lueur des travaux qui se sont révélés fructueux ultérieurement- trier et filtrer parmi la masse des ouvrages thérapeutiques également présents et qui n'ont pas laissé de descendance. La phrénologie de Gall  (1734-1815) de même que le magnétisme de Messmer (l734-1815) tentaient également les jeunes médecins.

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