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Professeur Yehoshua Ra'hamim Dufour
http://www.modia.org/


Here, English versions


 
 


Correspondance sur la lutte pour la vie
dans les camps d’internement nazis en France.
par Pr. Yehoshua Rahamim  Dufour
Département de Criminologie. Bar-Ilan University. Ramat-Gan. Israël.
(Suite)
24 juin 1942. Lettre d’Yvonne à Claude.
“Me voici dans notre maison depuis hier au soir. Tout est bien ainsi. Quelle joie d’être au bercail mais quelle tristesse d’y être sans toi. J’ai vu ton ami qui m’a donné de tes nouvelles. Je sais que ton moral est meilleur...”. 
On comprend, par cette lettre, que les juifs revenaient chez eux dans le piège mais ils ne pouvaient avoir, dans les premiers contacts avec ces événements (contrairement à la perspective que nous donne le recul historique), aucune idée du danger mortel précis qui les menaçait. Yvonne estime ailleurs qu’ils ont été dupés. C’est le manque de conscience de la situation qui nous frappe : 
“demain je dois téléphoner place Vendôme. Mais je ne sais encore si ce sera bien concluant. Ces gens sont très occupés et j’ai peur qu’on ne puisse obtenir d’eux ce que l’on voudrait. Je le tenterai toutefois”. 
Contrairement à tout ce que l’on peut imaginer de la part d’une victime, elle va s’adresser directement à ceux qui sont responsables de son malheur. Nous pouvons juger cela comme une imprudence marquée de folie, comme une attitude suicidaire, mais c’est peut-être un calcul très juste dans la mesure où sa rareté lui donne justement une chance unique de réussir ; elle agit peut-être aussi avec le pressentiment implicite que c’est la tentative de la dernière chance. Enfin, dans les conditions si difficiles, l’artifice d’adaptation à la réalité comme si elle était encore agréable n’est-elle pas une bonne façon de vivre : 
“prends patience mon amour chéri, même si tu ne pouvais sortir avant ton temps j’espère que tu te porteras bien et que tu ne t’impatienteras pas trop...”
...puis les dangers éventuels apparaissent avec toutes les incohérences :
“tu me dis de ne pas aller te voir, mais cela ne doit pas être trop facile en ce moment pour moi de me déplacer, enfin je verrai, selon ce qu’on me dira et conseillera... la concierge m’a fait cuire un bon morceau... Ils sont très gentils après avoir été paraît-il très énervés tous. Enfin tout est bien qui finit bien et ils font tout ce qu’ils peuvent pour nous...”.
 Naïveté mêlée de prudence puisque les faits sont quand même rapportés, en même temps que dénégation de la réalité menaçante, et nécessité de la coexistence. Puis la réalité du statut d’internée se dévoile : 
“il y avait aussi à Troyes la femme de Weisberger qui est avec toi, peut-être le connais-tu (et immédiatement le passage à un autre plan) elle est très jolie et gentille...”.


24 juin 1942. Lettre d’Yvonne à Claude.

“J’ai repris peu à peu contact avec la vie parisienne. C’est tout-de-même plus agréable malgré ton absence forcée 
(soulignons la maîtrise des mots pour ne pas agraver le poids de la dure condition de vie ; ce retour à la réalité semble lui faire mieux comprendre la difficulté de la situation).
... Je n’ai guère d’espoir que tu puisses devancer ton retour. Il reste trop peu à faire pour que j’ose insister auprès de qui que ce soit pour faire des démarches et actuellement il faut pour nous être prudents. Mon chéri, tu seras patient et je tâcherai par de fréquentes lettres et de bons colis de te faire la vie un peu plus douce”.
(Ces phrases viennent de nous donner une première clef du ton léger qu’elle adopte aussi bien que l’importance donnée aux colis : améliorer à tout prix la vision de l’existence).
... J’ai revu quelques personnes et quelques amis (prudence, ils ne sont pas nommés). J’ai eu la bonne surprise de voir dans le courrier qu’on t’avait vendu tes toiles chez Borghèse. J’y suis donc passée aujourd’hui et il m’a gentiment remis 3 billets qui m’aideront... Tu vois que le bon Dieu nous protège malgré ce terrible coup dur... As-tu pu faire cuire les pommes de terre ou faudra-t-il que je les cuise la prochaine fois?... Aujourd’hui j’ai vu Valentin qui me donnera de la viande pour toi la semaine prochaine pour mon prochain colis. Alice que j’ai vue aussi cet après-midi m’a donné pour toi un pot de confitures  et la concierge te fera des crèpes. Enfin, c’est la grande vie pour toi tu vois mon chéri tout le monde va te gâter. As-tu savouré ton café ? Ton camarade que j’ai vu m’a rassurée sur ton état malgré ton amaigrissement il me dit que tu es bien et que tu fais des dessins très amusants.
 (La fonction de réassurance et de confortation joue pleinement pour soi-même et pour l’autre).
...Faut-il que je demande l’autorisation pour aller te voir ? Je crois préférable de ne pas y aller, si tu as de la patience et que tu te portes bien”.
(Par là se dévoile la crainte constante de l’arrestation car on sait que chaque membre arrêté est utilisé comme un appât et comme un piège pour ses proches. Effectivement, Yvonne sera de nouveau arrêtée quelques jours plus tard). 

24 juin 1942. Lettre de M. André Millot à Claude.
Sur un très peau papier à lettres gravé et montrant le petit château de La Bonnaudière, 27 rue de Marnes à Villes d’Avray avec 2 lignes de téléphone, M. Millot écrit : 

“Cher Monsieur, Vous me seriez très agréable si vous vouliez vous charger d’une petite commission. Mr Coquand vous remettra en billets de 50.--Frs une somme de 500.--Frs que je vous prie de distribuer vous-même à ceux de nos compagnons qui en ont besoin, en évitant de faire savoir que cette somme vient de moi. Un de ces billets pourrait aller à Adolphe, un autre à Marcel, un troisième à André. Mon bon souvenir à nos camarades. Croyez, Cher Monsieur, à mes sentiments de sympathie”. Il est rajouté à la main “Voulez-vous vous assurer que Péjénas ne manque pas du nécessaire, il est au cachot 2. Merci !”.
Cette lettre semble nous indiquer l’origine du lien qui existe entre Claude et cet André Millot, les termes de compagnons et camarades ainsi que l’entraide laissent à penser qu’il s’agit d’une aide accordée dans le cadre de la fraternité entre anciens combattants de la première guerre mondiale qui se seraient retrouvés ou auraient repris leurs contacts à l’occasion de ces événements.

26 juin 1942. Lettre de  M. Millot à Claude.

“Cher Monsieur Chéreau. J’ai rendu visite à Madame Chéreau avant hier. Je l’ai eue hier au téléphone et connait votre état “un peu maigre, moral parfait”... Etant parti un peu rapidement je n’ai pas pu dire au revoir à Mr Villey. Voulez-vous lui faire savoir que j’ai fait la commission dont il m’avait chargé au cours de notre dernière conversation. Il faut avoir fait une petite cure à Hauteville pour connaître tout le prix de l’existence libre et je souhaite que vous puissiez bientôt l’apprécier... Mr Coquand a promis de s’occuper de vous comme il la fait pour moi-même. Puis-je vous être de quelque utilité ? Voulez-vous dire à Ferrand que son avocat n’a pas le téléphone mais que je passerai le voir. Il pourrait se faire que partant j’ai négligé de régler raisonnablement certains services, André Marcel !?”.
Cette lettre nous apprend beaucoup sur la constitution des réseaux de soutien et de complaisance que l’on peut se bâtir par l’argent et les relations pour aider à rendre la vie des prisonniers plus agréable. M. Millot aurait lui-même été en mauvaise posture et aurait pu utiliser ces moyens.  Sa relation avec Darquier serait-elle, dans ce contexte, une relation d’ancien combattant qu’il exploiterait ; cela nous expliquerait que Darquier supporte ses demandes répétées ? On ne peut raisonnablement supposer qu’il joue un double jeu auprès de Claude car Claude n’est qu’un aimable artiste n’ayant aucun engagement politique favorable ou contraire à la politique officielle.

27 juin 1942.
Yvonne est parvenue a contacter une personne dont on ne peut qu’apprécier la qualité et qui nous éclaire encore sur les réactions spontanées et hautement morales d’une partie du peuple :

“Madame, Bien reçu votre lettre du 24 juin, et c’est avec plaisir que je ferai ce que vous me demandez pour votre mari. Je n’aurai pas beaucoup de mérite car pour moi il n’y a aucun dérangement ; donc ne craignez pas d’user de moi autant qu’il vous plaira. Si même votre mari a besoin de quelque chose que je puisse lui procurer, c’est tout à son service et surtout qu’il ne se gêne pas. Veuillez agréer Chère Madame l’hommage de mon respectueux dévouement. A. Mercier”.


2 juillet 1942. Lettre d’Yvonne à Claude.

“J’ai vu Blanche ici hier à la visite et elle m’a apporté de tes bonnes nouvelles. C’est la seule chose qui peut me faire plaisir car ma pensée est toute pour toi... Pour moi ne t’inquiète pas. J’ai trouvé des amis charmantes comme là- bas et le temps passe. Je serai rentrée pour ton retour j’espère et à ce moment-là nous n’aurons plus que la joie de nous retrouver et le reste sera vite oublié 
(l’imagination d’un avenir heureux et idéal contribue à  minimiser la dureté du présent);
"Ne penses qu’à ta liberté prochaine et à te reposer le plus possible, pour le reste tout s’arrangera tu verras. Garde ton bon moral et écris moi aussi souvent que possible. Ce temps supplémentaire est une peine administrative paraît-il et il faut bien en prendre son parti puisqu’il faut y passer. (arrive une nouvelle phase rationalisante).  [...] 
Ma santé est parfaite [...] Le moral tient bon et je puis ici parler des choses qui me plaisent et m’intéressent grâce à de gentilles compagnes choisies. Il fait très beau et je me promène deux heures sous de beaux arbres au soleil. Tout est très aéré et bien organisé pour le bien de tous. La nourriture est le mieux possible et avec les visites colis tout est bien".
En un mot, elle est parvenue à se faire croire à elle même que tout est pour le mieux dans le meilleur des mondes. Pourquoi cet exercice ? Cette falsification de la réalité est nécessaire pour qu’elle reste hors de portée de l’horrible situation, ou concerne-t-elle la censure ?

2 juillet 1942. Lettre de Blanche à Claude.

“Monsieur. Me voilà locataire du 25 avenue d’Eylau. Je suis instalé à l’apartement 
(après l’arrestation, Blanche quitte son 6° étage pour s’installer dans le logement de ses patrons afin d’éviter le renouvellement des problèmes avec les concierges et les allemands). 
Monsieur est certainement au courant de ce qui c’est passer dimanche dernier pour Madame... J’ai prévenu Monsieur Millot 
(elle connait bien les relations et, parmi eux, ceux qui ont quelques bons contacts avec les autorités allemandes, et elle organise le réseau d’aide et de liaison) 
qui devait téléphoné à un de ces amis à Dijon pour prevenir Monsieur. Je suis vraiment désolée de ce qui lui arrive, elle était si heureuse d’être rentree chez elle s’en trop de peine, et tout s’arangais pour le mieux. Mardi elle a été emmener aux Tourelles a Porte des Lilas ; Je suis aller la voir cette après midi elle a droit a 2 visites par semaine le jeudi et le Dimanche, mais une seule personne à la fois, Elle ma dit décrire a Monsieur et de dire mille bonne choses pour elle, et surtout que Monsieur ne se fasse pas de chagrin Elle est en bon air et mange même mieux qu’à Troyes, Je lui ai aporter son courier ou il se trouvais 2 lettres de Monsieur... Monsieur Millot est très gentil et plein de complaissance Il a déjà été trouver Monsieur Darquier et il espère qu’il pourra la sortire de là... Monsieur peu m’adresser mes lettres ici car Je reste toute la journée et même la nuit. J’adresse a Monsieur mon respectueux et affectueux souvenir. Blanche”.
La remarquable Blanche domine la situation, tient le poste de garde jour et nuit et ose faire intervenir une relation qui est bien introduite auprès de... Louis Darquier de Pellepoix qui est le commissaire général aux questions juives à la Préfecture de police depuis le mois de mai ; il sera condamné à mort par contumace par la Haute-Cour de Justice le 10 décembre 1947 ! C’est l’un des principaux responsables de la persécution antijuive en France pendant la guerre. Par cette démarche, on mesure mieux la vision intérieure de la population à l’époque et son inconscience involontaire quand nous savons aujourd’hui qu’au Conseil des ministres de ce 3 juillet le Maréchal Pétain accepte le recensement des juifs pour séparer les juifs français des étrangers, refuse la mise en concentration de plusieurs dizaine de milliers de Juifs de Paris et écrit dans ses notes : “il faut distinguer entre Juifs français et déchets expédiés par les Allemands eux-mêmes. L’intention du gouvernement allemand serait de faire un Etat juif à l’Est de l’Europe. Je ne serais pas deshonoré si j’expédiais un jour vers cet Etat juif les innombrables Juifs étrangers qui sont en France. J’évoque la question, je ne demande pas de décision. Je me borne à faire un recensement des juifs en France...” .
Quelle que soit la relation de M. André Millot à Darquier, ce dernier avait certainement d’autres sentiments et occupations car il était ce 7 juillet chez Dannequer pour organiser la grande rafle du Vélodrome d’Hiver qui commencera le 16 juillet à 4 heures du matin (précision in Le Calendrier de S. Klarsfeld).
Il nous est facile de comprendre ce qu’il aurait fallu faire, avec un recul de cinquante ans munis des informations et analyses historiques. En tout cas, cette correspondance casse la vision simpliste selon laquelle il y aurait eu deux mondes sans aucune communication (les bourreaux et les victimes) alors qu’un troisième pôle constitué de multiples conctacts existe encore entre les deux premiers par des intermédiaires, tant que la victime juive n’a pas été définitivement envoyée à la mort. Cette structure triangulaire (bourreaux, victimes, intermédiaires) utilise aussi bien des proches, des relations sociales que des corps constitués, comme les Eglises ou les institutions juives. Quant aux intermédiaires, leurs positions peuvent être fluctuantes et clivées face à la masse des juifs ou face à tel proche. De plus, il ne faut pas oublier que Claude Chéreau était connu comme non Juif et Yvonne comme femme d’aryen, selon la terminologie de l’époque.

4 juillet 1942. Lettre de M. Millot à Claude.
Effectivement, M. Millot fait parvenir à 
“Monsieur Chéreau, Chambre 5  Prison Allemande du Fort d’Hauteville par Talant Côte d’Or”
directement et non par la poste une enveloppe non timbrée ne portant pas la mention habituelle de la censure (“Vu”) ; il indique qu’il a agi rapidement et montre qu’il a un réel pouvoir car il peut rencontrer directement par deux fois Darquier de Pellepoix :

“Cher Monsieur, J’ai reçu votre lettre du 1° juillet, et j’ai fait immédiatement ce que je pouvais faire, ce qui n’est pas grand chose ; c’est-à-dire que j’ai vu le grand maître dans ces affaires, Mr. D. de P., et je dois le revoir mardi.
Entretemps, j’ai eu Mr Revillot à l’appareil ; il prétend que la situation n’est pas favorable, et que ce n’est pas le moment d’intervenir. Après ma visite de mardi, je vous écrirai.
La femme de ménage de Mme Chéreau se conduit avec beaucoup de dévouement, et je crois qu’elle ne manquera de rien. Je repasserai d’ailleurs chez vous mardi matin.
Je suis navré de l’incident qui vous arrive. Soyez persuadé que j’agirai de mon mieux pour améliorer cette situation. Je ne ferai intervenir Mr Maurice D . (note : Il n’est pas difficile d’identifier ce personnage) que si cela me paraît indispensable. Bien cordialement à vous”.
Il est ajouté à la main : “J’ai revu D de P rien à faire de ce côté. Il est sans autorité réelle”.


Connaissant maintenant le calendrier des événements et les archives de l’histoire, nous  comprenons, a posteriori, que Darquier a dû faire comprendre à cette relation personnelle qu’il était préférable de ne pas insister et lui a proposé de donner cette réponse mensongère.

6 juillet 1942. Lettre d’Yvonne à Claude.

“J’espère bientôt recevoir une lettre de toi ici. Je sais de différents côtés que tu vas mieux... Blanche est pour nous merveilleuse cette petite Blanche. Jane vient le dimanche et Blanche le Jeudi et toutes deux me gâtent en attendant que je puisse sortir. Mon moral tient bon, la santé est parfaite et je ne pense qu’à toi”.
(On retrouve l’excès de satisfaction comme processus de rationalisation ; puis la réalité transparait). 
“Ici je ne suis pas mal. Il y a de l’air et la nourriture est très supportable avec l’aide de chez soi. Les camarades sont de genres très différents mais en se groupant par sympathies on peut se créer une ambiance assez agréable Je n’ai pas à me plaindre à ce sujet et cela compte. Je sais que toi aussi tu es bien entouré et que tu dessines beaucoup. Cela m’intéressera de voir ces souvenirs un peu mélancoliques mais curieux”.
(Oh qu’en termes délicats ces choses-là sont dites ! Les prisonniers en temps de dangers apprennent ainsi à s’exprimer à mi-mots) 
“Les mauvais jours seront vite oubliés quand nous serons de nouveau réunis”.
(Les termes de vie pénible commencent à apparaître en même temps que la description d’une vie nouvelle avec son organisation et ses réseaux de relation ; c’est le passage de la vie de citoyen à la vie d’exclu).
“Pour ta peinture, tu verras cela en rentrant. Chez Borghèse ils étaient d’accord pour t’en reprendre mais je n’ai pas eu le temps de m’en occuper..”.


7 juillet 1942. Lettre de Blanche à Claude.

“Monsieur. Cette après midi Je suis aller a Vitry sur ordre de Madame pour obtenir l’extrait de Baptème de Monsieur mais il ne l’ont pas trouver sur le régistre. Madame a besoin de ce papier d’urgence... J’espère que Monsieur de son côté ne va pas trop mal et que les journées passe assez rapidement. Le colis sera til arrivé en bon état Je n’avais pas de bon carton. A la maison tout est tranquille personne n’est venue m’ennuyer. Meilleurs souvenir”.
Cette lettre nous montre l’angoisse d’Yvonne dont elle n’avait pas fait part à son mari, sa certitude qu’elle ne serait pas sauvée sans la présentation de l’acte qui prouve le statut de non-Juif de son mari, ainsi que sa détermination pour l’obtenir. Les relations ne sont qu’une aide seconde, après la phase nécessaire mais non suffisante des actes officiels permettant en principe d’éviter la déportation.

10 juillet 1942. Lettre d’Yvonne à Claude.

“Dans un mois tu seras rentré et ma joie est grande de penser que les plus mauvais jours s’oublieront vite dans la liberté retrouvée sans doute...
(Un langage double s’installe: les espoirs et l’incertitude face à la découverte de la réalité cruelle) 
Il y a tant de gens encore plus malheureux que nous mon chéri qu’il ne faut pas se plaindre. Ma santé est très bonne vraiment et j’ai trouvé ici quelques charmantes compagnes. J’ai été nommée Chef de chambre, ce qui me donne une grrrrande autorité !! Cela consiste à essayer de maintenir la bonne entente de 27 femmes, et on y arrive ! Pour le reste, j’attends qu’on me libère vite pour que je puisse reprendre la vie courante et ma musique... Il m’arrive de chanter un peu pour mes compagnes elles en sont heureuses et moi cela me distrait. On se fait un peu de popote, du thé, du café quand on trouve de quoi chauffer mais on s’organise malgré tout pour que les aliments paraissent meilleurs”. 
(Yvonne a franchi un stade, elle a intégré son statut de citoyenne de camp et les rôles qui le composent ; de la même manière, elle aborde avec un réalisme nouveau sa tentative de libération : elle ne cherche plus à faire jouer des relations mais elle essaye de négocier à partir du statut juridique d’épouse d’aryen). 
“J’ai eu la copie de notre acte de mariage et j’attends ton acte de baptème au plus tôt cela me sera utile. Ton ami
(probablement Millot) 
s’occupe toujours de moi. Je lui ai fait écrire pour le remercier de ce qu’il fait pour nous si gentiment. Je pense qu’il réussira bientôt”.

24 juin 1942. Lettre de M. André Millot à Claude.
La lettre porte plusieurs caractéristiques curieuses : elle est entièrement manuscrite. Elle est postée et adressée à Monsieur Villey, Prison Allemande Fort d’Hauteville, et non pas à Monsieur Chéreau, et la lettre commence par ces mots : 
“Pour Mr Chéreau”.
Pourquoi cette précaution ? On peut imaginer que Monsieur Villey est un membre du personnel de la prison car il n’est pas indiqué de numéro de cellule ; il serait un ami de M. Millot qui l’aurait prévenu par téléphone de l’arrivée de cette lettre à remettre directement à Claude ; cet intermédiaire bien placé serait bienveillant car la petite phrase (“Pour Mr Chéreau”) aurait pu attirer l’attention d’une censure suspicieuse. Nous supposions déjà que M. Coquant serait un des membres du personnel de la prison et qu’il aurait aidé M. Millot à partir de cette fonction.
“Cher Monsieur. Mais non cela provient de ce que ces gens ne sont rien, absolument rien que des figurants d’un bien mauvais rôle... Si je puis vous être utile, usez de moi. J’ai vu votre beau frère et lui ai dit qu’en ce qui concernait votre femme je ne pouvais rien (ce beau-frère ne peut être que Sylvain Gompers, époux de Renée qui est la soeur d’Yvonne; il mourra à Auschwitz). Je reverrai Mr Revillot bien qu’il ait été peu encourageant. Je passerai voir votre domestique dans la semaine. Je vous envoie du miel et des pommes de terre...”.
La lettre nous apprend plusieurs choses : M. Millot a accès auprès des responsables des mesures anti-juives, il n’abandonne pas son amitié pour son camarade, il est au courant de l’horreur de mesures prises, il s’en dit choqué et n’en attribue pas l’initiative à ses contacts français (Darquier), il les voit seulement comme des exécutants, il les couvre en rapportant qu’ils lui disent n’être que cela, il n’a d’autre choix à ses propres yeux que de présenter ainsi les choses. Qualifier exactement un tel discours est impossible sans en connaître davantage sur le personnage. Concernant l’épouse juive de son ami Claude, même s’il l’aide, il adopte dans la forme linguistique la position de ceux qui coopèrent avec l’ennemi  : “rien”. On est là dans la réalité complexe des français de l’époque où ces “ambiguïtés” pouvaient aussi donner à penser qu’on parviendrait quand même à sauver quelques vies. M. Millot prenait-il des risques en persévérant dans sa relation à Claude, ou sa relation à Darquier lui permettait-elle ce double rôle ? Le graphisme de son écriture est celui d’un homme affectif et passionné. Il semble répondre à une lettre de Claude qui aurait insisté sur le pouvoir de ses relations pour le faire libérer. M. Millot a déjà compris ou appris qu’Yvonne ne pourra pas être préservée des menaces bien qu’elle soit femme d’aryen. Il continue cependant à aider son ami. Il faut bien réaliser qu’en cette période de guerre, tout doit être ménagé subtilement car le danger est partout et pour chacun.

13 juillet 1942. Lettre d’Yvonne à Claude.

[...] “Il me semble que de te voir, de t’embrasser ce sera si bon, si bon que je pense à cet instant avec une émotion profonde... Déjà quinze jours que je suis là, avec l’espoir que mon séjour ne sera pas trop long et pas trop pénible. Mes compagnes sont gentilles et m’aiment bien, ce qui rend tout plus supportable. Je verrai Blanche Jeudi à la visite elle me donnera de tes nouvelles et me dira si je dois avoir l’espoir que les choses s’arrangent pour moi. Je prends patience pour l’instant” [...] 
(on pressent par là que le seuil du supportable approche).
Blanche me gâte beaucoup et m’apporte tout ce dont j’ai besoin, remplace mon linge, [...]  Je dors très bien et organise ma chambrée le mieux que je peux puisque c’est moi qui en ai la responsabilité. Ce n’est pas une petite affaire [...] J’ai eu des cartes de Renée, elle ignorait encore ma nouvelle équipée et se réjouissait de mon retour à la maison [...] Renée me dit qu’elle a écrit à Gaston pour faire un appel de fonds pour nous. Espérons que cela viendra bientôt. En attendant, Renée doit envoyer encore un mandat au premier appel”.


14 juillet 1942.
Lettre d’un autre artiste peintre à Claude

“Mon cher ami. J’avais eu de tes nouvelles par Benito et par Yvonne dont nous avons été étonnés d’apprendre le départ peu de temps après son retour. Ne t’inquiète pas pour tes toiles... Je ne sais pas quand je pourrai quitter Paris pour aller respirer un peu l’air de la campagne car j’ai en perspective la cruelle vision d’un déménagement. Après bien des recherches nous avons fini par trouver Bd Flandrin un appartement [...] ”.
Dans cette lettre, ce n’est pas le dévouement moral et affectif de Blanche, ni la versatilité répugnante des concierges, ni le jeu “complexe” de M. Millot mais l’indifférence : le “départ” d’Yvonne ne le touche guère tandis que son propre “déménagement” le bouleverse ! Goujaterie.

14 juillet 1942. Lettre de Blanche à Claude.

“J’ai bien reçu les indications pour l’acte de baptème, J’ai fait le néssesaire en téléphonant au presbytère de Gentilly. Ce matin J’ai reçu par le premier courier les deux certificats comme Madame le désirais... C’est elle qui a été nommé comme surveillante. J’ai aussi une lettre a lui  remettre de la part de Monsieur Millot”...


16 juillet 1942. Lettre d’Yvonne à Claude.

“Blanche m’a apporté les actes dont j’avais besoin et me voilà plus tranquille... J’ai reçu une lettre d’une camarade de Troyes qui te fait fait envoyer par une de nos amies libérées de là-bas qui habite les environs de Dijon des colis.
(Effectivement des libérations de Juifs ont lieu épisodiquement, cf. la dernière note de l’article ; cela fait partie du jeu complexe des Allemands pour détourner l’attention et mettre sous tension psychologique les prisonniers. Ce passage nous montre aussi comment le public acceptait facilement d’entrer dans des réseaux d’entraide).
Ton ami (M. Millot, probablement) m’a écrit un mot me disant qu’il avait reçu de tes nouvelles. Il me dit de ne pas m’impatienter, que les démarches qu’il a faites aboutiront sans doute mais qu’il ne faut rien brusquer. Je prends patience et ne veux pas perdre courage. Mon moral tient bon.
(Ainsi M. Millot, malgré sa certitude que l’on ne pourra rien pour Yvonne continue à la soutenir. L’éventualité de “perdre le moral” apparait, liée à la question du statut d’épouse d’aryen, seule clef du salut).
[...] Notre dortoir est bien aéré et je l’organise de mon mieux pour améliorer le sort de chacun. Cela m’occupe... Ne t’inquiète pas pour moi. Je suis sûre que l’on pourra arranger mes affaires assez vite. Monique a été reçue à son bachot elle est toute joyeuse. J’espère que tout ira bien pour eux. Ils sont tous bien gentils pour nous et ne nous abandonnent pas. J’espère que tu ne manques de rien pour la nourriture.
(derrière l’usage de la dénégation, les mots de “perte, abandon, manque” apparaissent).
[...]  Je vais me coucher dans mon petit dodo pas trop inconfortable, on s’habitue”...


20 juillet 1942. Lettre d’Yvonne à Claude.

“J’espère que tous ces dérangements ne seront plus de longue durée et que nous aurons la Joie bientôt de goûter la paix retrouvée à notre foyer... J’ai écrit un mot à Renée aujourd’hui elle est parait-il bien surprise et ennuyée de me savoir ici. Je lui dis de m’envoyer quelques sucreries bien difficiles à trouver ici, mais rassure toi je ne manque de rien, et ce que je n’ai pas, mes compagnes m’en donnent, et vice versa. Echange de bons procédés et tout va bien en attendant le retour... Ici il y a beaucoup d’air et notre chambre malgré le nombre est très bien aérée et très bien tenue. D’ailleurs j’y veille avec soin et tout le monde m’y aide... Une seule chose me manque c’est d’être libre enfin et j’espère que les choses s’arrangeront bientôt pour quelques unes d’entre nous et que nous serons enfin réunis mon chéri. Nous aurons assez souffert d’être séparés pour la première fois depuis 23 ans. Je pense sans cesse à notre gentille vie à deux si douce et si bonne, à nos bavardages, à notre petite table... enfin à tout ce qui nous rendait si heureux mon chéri. Je prie le bon Dieu de nous rendre tout cela bien vite et de nous permettre de rattraper le temps si tristement perdu. Ecris-moi vite mon chéri, dis moi que tu penses à moi...”.
Le ton a changé. Elle indique que les autres ne peuvent comprendre de l’extérieur, c’est la coupure, elle parle de ce qu’elle ressent vraiment et indique que le meilleur espoir est que seules quelques unes pourront échapper au sort. N’oublions pas que la rafle du Vél d’Hiv vient de se produire le 16, et que les nouvelles ont du lui en parvenir, la lettre suivante le confirme et nous indique comment on pouvait se parler à mi-mots.

20 juillet 1942. Lettre de Jane, soeur d’Yvonne, à Claude.

“Je suis allée hier voir Yvonne et je l’ai trouvée aussi bien que possible, elle est très occupée se rendant indispensable aux uns et aux autres et cela l’aide à conserver un bon moral. Je fais tout mon possible pour bien la gâter et je vais chaque fois que je peux lui tenir compagnie. .. Ta soeurette aussi t’envoie ses meilleures pensées et un bon bicot...”.
Cette première lettre peut s’expliquer par les circonstances et la nécessité de rassurer, dire indirectement qu’Yvonne n’a pas été emmenée à Drancy ; remarquons que Jane n’hésite pas à se déplacer dans Paris et hors de Paris en ces jours menaçants. On comprend la fonction du ton rieur et de la présentation optimale des nouvelles ou des sentiments où tout est présenté comme étant au sommum du bien-être et de l’affection. Cette intensité est exactement le revers du sentiment de risque et de désagrégation.

24 juillet 1942. Lettre d’Yvonne à Claude.
La réalité  nouvelle transparait. La rafle est connue, le 10° convoi de 1000 juifs est parti de Drancy vers l’Est.

“Ta bonne lettre m’est arrivée en croisant la mienne et je ne peux te dire comme j’ai été heureuse de voir ton courage devant la vie à venir. Il en faudra en effet pour reprendre le travail après ces épreuves si dures pour le moral surtout... Je suis sûre qu’avec ton bel équilibre et ton courage nous viendrons à bout de tout, et nous pourrons bientôt être heureux, très heureux même”.
(Ce passage nous explique ce qui est souvent présenté comme une insouciance incompréhensible et passive chez les victimes ; dans le contexte sur lequel ils n’avaient pas prise, où ils faisaient tout ce qui était en leur pouvoir pour échapper au sort, aidaient les autres en créant activement des réseaux affectifs et de soutien, leur volonté de bonheur, d’affirmation de la vie était la réponse la plus adéquate)
[...] Blanche était ici hier toujours fidèle et bienfaisante... Ici la vie est possible. [...] 
(Le ton excessif a disparu)
Moi je suis très calme et je garde ma bonne humeur malgré tout.
(Par le “malgré tout”, elle est dans la réalité).
Les mauvais jours passeront n’est ce pas et notre gentille petite vie reprendra doucement”.


27 juillet 1942. Lettre de Blanche à Claude.
La nouvelle de la libération prochaine de Claude est confirmée. 

“D’ici quinze jours Monsieur sera chez lui... Je suis une étourdie, j’ai oublier de mettre le pâquet de tabac Je l’avais pourtant bien préparer. Il sera la pour le retour. à la maison tout va bien Je n’ai eu aucun ennuie. Je vais bientot ramener mes affaires dans mon sixieme. j’adresse a Monsieur mon bon souvenir et a bientot. Blanche”.
Avec souplesse, Blanche qui a assuré la fonction de permanence matérielle et psychologique dans la maison informe délicatement qu’elle va rejoindre sa chambre de bonne.

30 juillet 1942. Lettre d’Yvonne à Claude.

“Quel bonheur de te sentir bientôt libre mon amour. Tu auras bien besoin de te remonter et de vivre tranquille après cette fâcheuse alerte. Blanche t’aidera si je ne suis pas auprès de toi et j’espère que grâce à toi je pourrai bientôt te rejoindre. 
(Notons le langage codé qui fait allusion aux interventions qu’elle lui demande tout-de-suite de poursuivre).
Tout est difficile en ce moment je le sais mais tu seras prudent.
(En effet, dans la situation des rafles, non seulement vivre à Paris est un péril mais cette volonté de jouer l’unique chance par l’intervention de M. Millot est un risque accru, c’est le jeu de la roulette russe mais quand on a l’assurance que tout est perdu autrement, est-ce une erreur que de tenter cette chance éventuelle ? La suite montre que le temps n’est plus à se cacher la réalité dans l’échange entre les époux).
Je suis heureuse de te sentir mieux disposé et plein de courage pour te remettre à ton travail. Moi j’en serais bien contente aussi... mais... 
(Ces quelques points de suspension d’Yvonne disent tout sur son destin).
Enfin patience et tout finira bien par s’arranger n’est ce pas mon chéri. Nous aurons eu notre part de chagrin et de peine. J’espère que les événements vont prendre une tournure meilleure pour nous car le moral suit le reste. Pour ma part je suis très courageuse et je remonte les autres... J’ai eu par Blanche une lettre de Francesco qui va bien, peut-être pourrait-il s’il était à Paris me rendre service. Il faudrait le lui demander si tu le juges utile un peu plus tard 
(Francesco est le fils de Renée et de Sylvain, il a 18 ans seulement mais il est très actif, déterminé, engagé dans la résistance et les passages avec l’Italie. Egalement citoyen français et argentin, il se fait délivrer comme ses parents et sa soeur un certificat d’argentin résident à Monte Carlo. Dans ce contexte, quel est le service qu’elle voudrait lui demander et qui ne peut que concerner son salut ? Nous ne le savons pas ; ce qui est clair, c’est que c’est une orientation opposée à celle des intermédiaires qui sont en contact avec les Allemands. Francesco sera lui-même raflé en mars 1944 pour faits de résistance et tué à Auschwitz)
[...] Pourvu que cela ne dure pas . J’ai pensé aussi que Decqueker serait utile pour moi, tu le verras. Aussitôt mon pauvre chéri te voilà bien occupé par moi et pour moi, mais je sais que tu le feras de grand coeur.” [...] 


3 Août 1942. Lettre de Blanche à Claude.

“Monsieur. Bien reçu la lettre ou Monsieur m’annonce son arrivée pour dimanche soir ou Lundi matin, En parlant de regagnez mon sixieme J’ai voulu dire que jalais remonter certaine chose qui ne me serve plus ici, car ca été un petit démenagement depuis plus d’un mois déja. J’ai du même descendre un peu de batterie de cuisine puisque Madame a eu besoin de certaines choses. Que Monsieur soit tranquille Je resterais a l’apartement tant que Monsieur ne sera pas installer définitivement. et pour aucune raison Je ne confirais les clefs aux concierges il faut être très prudent. jusqu’a présent tout va pour le mieux Je ne m’est personne au courant des affaires. Je suis aller chez Madame Jane ce matin car il n’y a plus moyen de communiquer par telephone. Hier elle a vue Madame qui allait bien Jeudi Je l’ai trouver un peu fatigué car elle avait mal aux reins mais elle était bien soigné par ces compagnes... Je souhaite a Monsieur une bonne fin de semaine et un bon retour. Meilleur salutation Blanche”.
Lentement la menace se concrétise.

3 Août 1942. Lettre d’Yvonne à Claude.

“...Les derniers jours doivent te paraître bien longs encore mais bientôt tu pourras te reposer et reprendre tes forces mon chéri. Il faudra surtout veiller à ta santé et voir un médecin pour ton hernie dès que tu auras repris un peu de poids. Moi je suis bien pour l’instant.
(L’appréhension).
J’ai  vu Jane hier, qui m’a donné des nouvelles
(Bien entendu, elle ne fait pas état de ces nouvelles).
Renée m’a écrit très gentiment [...]  Malgré la tristesse le temps passe”.
(Pour la première fois les sentiments négatifs sont communiqués, maintenant aussi que le mari va être libre ; est-ce une peur d’être abandonnée ?). 
“J’ai hâte de te revoir après ces longs mois si dramatiques... Dieu aura pitié de nous et nous réunira vite, n’est ce pas, nous serons de nouveau heureux ensembles et les beaux jours reviendront. Que faire en attendant. Je prends patience. Je m’occupe le plus possible... Je vais tâcher d’être belle pour te revoir mon Chéri”.
(Ne pas oublier cette phrase qui nous indique une dimension essentielle chez Yvonne et explique l’intense soin qu’elle apportera à son esthétique à Drancy. L’expression le dit bien, ce n’est pas seulement une préparation pour un temps ultérieur : “pour te revoir” indique que le soin de sa beauté lui donne déjà présentement la vision de son amant). 
“Bon courage encore”.


3 Août 1942. Seconde lettre au crayon, plus libre car elle n’est pas destinée à passer par la censure.

“Enfin tu vas être de retour ! Quand Blanche te remettra ce mot tu seras rentré et heureux d’être libéré ! Reposes toi bien, fais bien attention et n’habite pas à la maison pendant quelques jours.
(On est maintenant dans la réalité de la situation, des risques et le discours est devenu fonctionnel et réaliste car les amis et relations ne peuvent préserver des rafles).
“Viens aussitôt me voir à n’importe quelle heure... Sans cela il faudrait attendre a Jeudi  a la visite et j’ai peur qu’il y ait un changement ou un transfert. On en parle”.
(La menace est maintenant précise, et elle est prête à prendre des risques pour que son mari la voie ; c’est la peur ; les premières fautes d’orthographe apparaissent). 
[...] “Tu pourras te mettre tout de suite en campagne pour moi... Je suis heureuse de te savoir plein de courage pour affronter les évenements actuels. Ce sera difficile mais nous y arriverons tous deux, si je puis bientôt sortir d’ici ! L’important, vois tu mon chéri est que tu fasses très attention pour les démarches que tu tenteras pour moi et aussi très prudent pour toi car on ne sait jamais ce qu’ils ont derrière la tête. Je suis si heureuse de te savoir libre que pour moi le temps me semblera moins long et les circonstances moins pénibles. Je sais que tu vas t’occuper sans cesse de moi et le bon Dieu nous aidera à nous sortir de ce mauvais pas !...”.


Début septembre 1942 . Lettre anonyme non datée, de X à Claude.

“Des circonstances spéciales m’amènent à vous prévenir d’être très prudent dans l’expédition des colis destinés à Madame. Je vous demande de n’expédier que 2 au grand maximum par semaine et judicieusement échelonnés : un par Belleville, l’autre par poste. Ne vous alarmez pas par ces recommandations. Elles témoignent seulement de la prudence qui est toujours nécessaire dans la situation présente. J’espère que vous n’aurez pas de peine à me deviner et vous prie d’agréer Monsieur mes respectueuses salutations”.
(Ici, est dessinée une griffe en lieu de signature)”.
Comment comprendre cette lettre : aide venant du réseau bâti par M. Millot dans la prison, ou manoeuvre malveillante, c’est le mystère et l’ambiance de cette époque.
 

Lettre  de cette époque, non datée, d’Yvonne à Claude.

[...] “Il me semble que Gaston devrait être prudent. J’attends enfin la photo de ton acte. Cela pourra m’être utile s’il y avait une contestation comme femme d’aryen. Quant aux pièces pour Papa si tu peux trouver son livret de famille fais le photographier pour prouver qu’il était français et tu m’enverras la photo ou copie”. [...] 
Yvonne ne semble pas savoir que les juifs français eux-mêmes n’étaient pas en bonne posture. Depuis le début du mois, 1000 juifs français sont déplacés de Drancy à Pithiviers pour y intégrer les juifs amenés par les grandes rafles de juifs étrangers dans la zone libre et jusqu’à Monaco où habite sa soeur Renée Gompers et sa famille. Toute la France est au courant de ces grandes rafles qui révulsent nombre de français et d’autorités civiles ou religieuses. 33 convois sont déjà partis de Drancy pour Auschwitz. Le 16 Septembre, Röthke a établi la liste par quartiers des 45883 juifs de Paris et veut en faire une première rafle de plus de 5000 de haut niveau socio-économique.
“Aujourd”hui tu as du voir Madame M.”.
(S’agit-il de Madame Millot ou d’une autre personne, en tout cas elle semble la plus influente auprès des autorités allemandes et Yvonne ne donne jamais son nom entier).
“J’espère qu’elle te donne bon espoir et que bientôt je quitterai cet enfer. Tu auras sans doute la visite de M. Uhry qui doit être libéré incessamment. Il est charmant vraiment et nous a été d’un grand secours. Sois très aimable avec lui et sa femme. Il veut m’aider à sa sortie. Il te sera d’excellent conseil pour toutes sortes de choeses. C’est un bon avocat et un homme exquis. J’espère qu’il nous aidera de toutes manières. 
(Suit une liste de produits de beauté qu’elle demande à son mari de lui procurer et son écriture change pour la première fois)
[...] Jeudi à 6 h nous serons au poste d’observation pour vous attendre... Peut-être t’arrangera-t-il ton pardessus militaire maintenant que tu es mince il sera très bien arrangé par lui. Ce sont d’excellents tailleurs.... J’aurai bien besoin de rentrer bientôt si je veux n’être pas tout à fait gâteuse. Le spectacle quotidien qu’on a sous les yeux ici n’est pas fait pour donner des idées gaies... J’en suis malade de rester là impuissante. Enfin je sais que tu fais l’impossible pour m’en sortir et j’ai confiance en toi mon chéri. mais ne te laisse pas mener en bateau. As-tu revu ma gentille marquise et continue-t’elle à s’occuper de moi avec Mme M. Je pense que Decqueker et son beau-frère Jallu pourraient aussi faire quelque chose. et il ne faut pas oublier non plus Ravenne. En fin je pense que tu as déjà mis tout en mouvement pour qu’on me sorte d’ici. Quant à Francesco il va sûrement te répondre mais pour qu’il puisse faire quelque chose il faudrait qu’il soit ici.
(Or, il est à Monaco)
Je suis étonné de ce que tu me dis pour Alice, mais il me semble que rien n’est encore fait et de toutes façons ses compatriotes seront toujours bien traités, qu’elle ne craigne rien malgré tout, mais j’espère qu’il ne lui arrivera rien... A jeudi mon amour chéri. Si tu as de l’espoir vraiment ouvre bien ton mouchoir. Mais tâche que ce soit vrai... Je n’ai d’espoir qu’en toi”. [...] 
Les familles de prisonniers venaient également voir de très loin leurs prisonniers en dehors des visites permises et les angles de vue étaient mis au point ainsi que les codes visuels pour les messages. La vie se divisait ainsi entre celle du camp, celle du lien avec les proches, celle du lien aux ennemis, celle des relations d’aides, celle des relations influentes souvent très ambigües et qu’il fallait ménager et tenter de soudoyer par le charme ou par l’argent.

18 septembre 1942.  Lettre d’Yvonne à Claude

“Mon chéri. Je n’ai pas encore reçu l’acte que tu devais m’envoyer et c’est pourtant très urgent.
(On imagine ici le dilemne dans lequel se trouve Yvonne face à l’urgence et à l’apparente non-réaction de son mari, en plus de l’angoissse). 
J’ai envoyé ce matin un message par l’UGIF pour te dire de déposer d’urgence toi-même au Camp le Certificat provisoire si tu n’as pas encore le définitif. Si je te demande cela avec tant d’insistance c’est qu’il y a toute urgence. Cela me sauvera peut-être, aussi j’attends anxieusement.
(Cette phrase résume la nouvelle situation psychologique d’Yvonne)
[...] Je ne puis te dire combien j’attends le résultat de tes demandes. Les choses deviennent de plus en plus graves ici et nous avons tous très peur.
(Le mot est dit : peur).
Pourvu que tes papiers arrivent à temps. Mon chéri je n’ai que cet espoir. Je pense sans cesse à toi. Surtout ne perds pas une seconde au reçu de ce mot. Porte toi-même au camp de Drancy le papier. Il faut que tu fasses comprendre à Mme M que le temps presse si elle peut faire quelque chose. Supplie la de le faire vite mon chéri. J’ai hâte de savoir que tu l’as vue et qu’on te donne bon espoir. Mais surtout ne t’illusionne pas et dis moi toute la vérité. Sois très prudent dans toutes tes visites et démarches. La mère d’Odette n’a pas eu de chance. De ce côté aussi sois très prudent mon chéri. J’espère que toutes ces émotions passées tu vas pouvoir travailler à tes tableaux. Que de temps perdu au milieu de toute cette tristesse. Quand retrouverons nous les beaux jours d’antan. Malgré tout je garde un assez bon moral et j’ai beaucoup d’espoir que tu me sortiras de ce mauvais pas. Envoie le plus souvent possible des messages par l’UGIF... Ce sera pour quelques temps encore notre seul contact hélas !... Fais vite pour les papiers je t’en supplie C’est très urgent...”.


21 septembre 1942
Pneumatique envoyé par Yvonne (n° 15856  Escalier 16 Bloc 4 Drancy) à Claude.

“Mon Clo chéri. Je t’écris en toute hâte car je ne reçois pas ton certificat de non appartenance à la race juive et c’est si urgent que je suis inquiète. C’est la seule chose qui  puisse me sauver de grands dangers. Je ne sais si tu connais ces dangers mon chéri. Mais c’est on ne peut plus réel et imminent”
(Voici  les trois nouvelles dynamiques psychologiques : danger, réalité, temps imminent).
Il faut que tu viennes toi-même au Camp me le porter au plus tard mardi dans l’après-midi mais j’aimerais mieux plus tôt... J’ai reçu ta carte ce soir j’ai vu que tu avais tout ton dossier mais tu n’avais pas l’air de savoir combien cela est urgent. C’est la seule planche de salut actuellement... J’espère qu’André poura voir Ravenne et conjuguer ses efforts avec les tiens, Dieu fasse que tu puisses réussir mon chéri !...”.
Il faut bien remarquer que jamais son mari n’est mis dans le même groupe que les intermédiaires qui sont en contact avec les Allemands. Elle ne dit jamais “vous”. Ces intermédiaires ou collaborateurs ne sont qu’utiles.

Ici, fin de l'article