Le Lév Gompers
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Professeur Yehoshua Ra'hamim Dufour
Livre scientifique
on-line (66 pages A4)
PLAN Plan
Introduction
Il est exact que le judaïsme enseigne
catégoriquement le principe selon lequel l’homme n’est
pas habilité à porter atteinte à soi-même
(“ein adam rachaï lehabel beatsmo”, Traité Baba Qama,
91 b) ; cela est aussi clair dans la Michna que dans le Talmud, dit le
Maguid Michna (sur Michné Torah, Hilkhot hahovel ve hamézik,
5, 1).
Notre étude repose sur deux préalables : Un premier préalable est de reconnaître
qu’il est nécessaire d’entrer dans la technique de l’épistémologie
spécifique du judaïsme pour bien comprendre le problème ;
cette épistémologie est différente de celle de la
réflexion philosophique occidentale ou de la méthode de pensée
qui est en jeu dans les théologies chrétiennes qui imprègent
la culture occidentale
La position épistémologique juive relève d’un processus interprétatif des textes traditionnels, c’est-à-dire d’un essai de les comprendre par plusieurs démarches simultanées : la réception du sens transmis, le renouvellement du sens par la recherche de nouvelles interprétations, l’interrogation du texte par les problèmes posés par l’existence (casuistique) et par l’exercice de la controverse car il n’est pas du mode de fonctionnement intellectuel du judaïsme d’élaborer des principes monoconstituants, des dogmes ou des préceptes de foi. On peut prendre connaissance de ces
analyses diversifiées du judaïsme envers le suicide à
travers trois niveaux de sources : la Bible, les commentaires talmudiques,
les discussions et les réponses rabbiniques face aux questions posées
par l’existence. Ces trois niveaux forment un unique corpus thématique,
répertorié depuis plus de trois millénaires, et l’ensemble
de ce dossier est non seulement étudié mais remis en question
par tout étudiant de la tradition. On aboutit ainsi à un
corpus considérable, psychologico-juridique plus que théologique,
comprenant la littérature écrite publiée, la littérature
orale et la littérature grise des consultations rabbiniques ou juridiques ;
ce corpus est recensé, classé avec précision sous
de nombreuses formes et il est très accessible pour qui connait
l’hébreu et l’araméen.
Un second préalable a été pour nous de soumettre ces cas à l’analyse des paramètres psychosociologiques de la suicidologie contemporaine. Nous avons intégré à la fois ces paramètres issus de notre expérience clinique et psychothérapique et, en particulier, ceux des travaux d’autres chercheurs (de J, Storck , de J. Tuckman et W.F. Youngman , de A.T. Beck, N.L. Farberow, I. Herman, D.J. Lettieri, R.E. Litman, M. Kovacs, J.A. Motto, G.E. Murphy, D. Schuyler, A Weissman ) dans notre “Echelle de COmpréhension de la DYnamique Suicidaire (E.CO.DY.S)” que nous plaçons en annexe. Nous y faisons prévaloir les critères qualitatifs d’appréciation sur les tentatives quantitatives qui ne sont guère fructueuses en la matière , devant la conjonction de la multiplicité des facteurs qui interviennent dans le suicide. Il est clair pour nous, comme pour tout ethnologue ou anthropologue, que cette analyse scientifique particulariste sur des données culturelles n’est justifiée qu’après avoir établi et respecté avec rigueur les paramètres du premier préalable, l’épistémologie spécifique qui est autonome et ne peut en aucune manière être réduite à une approche psychologisante. Trop de travaux prétendent “psychanalyser” le judaïsme ou les diverses cultures sans ces précautions élémentaires. Inversement, des études psychologiques, comme la nôtre en particulier, situées en un second temps qui connait et respecte la spécificité du premier, nous semble justifiée elle-même de l’intérieur du système traditionnel juif quand il dit des sciences dans le Traité Chabbat 75 a : “R. Simeon ben Pazi, au nom de R. Yehoshoua ben Levi au nom de Bar Kappara, a dit : ‘Celui qui a appris l’astronomie et ne pratique pas cette science est désigné par ce verset ‘ils ne font pas attention à l’oeuvre de YHWH et ils ne voient point l’oeuvre de ses mains’ (Isaïe 5, 12)”. Enfin, l’approche halakhique qui consiste à préciser la jonction des textes et de la réalité ne peut se faire sans une grande finesse d’analyse logique et d’analyse psychologique. A ce niveau d’approche et à ce moment, les deux disciplines, la halakha et la psychologie, exercent temporairement une même fonction, même si les métapsychologies respectives sont différentes, parfois à travers les mêmes mots. Toute anthropologie connait ces distinctions.
Le choix inévitable : vivre ou mourir. Les premiers chapItres de la Bible veulent mettre en évidence la part de l’homme libre dans la mort en général et dans sa propre mort : son degré de connaissance et ses choix influent sur la vie ou la mort (Genèse 2, 17 et 3, 22). Cela ne met pas en question le principe général que la Création vienne de Dieu, qu’il soit le maître du temps, de la vie et de la mort mais le pouvoir de gestion de la nature en a été remis à l’homme (Genèse 2,3). Ainsi, l’existence de la mort , le meurtre et le suicide sont-ils considérés comme des cas particuliers de la faillite de l’homme dans sa gestion et des cas pour lesquels une procédure thérapeutique peut-être recherchée par la connaissance découlant de l’étude et par la pratique qui découle de l’étude. Une autre dimension est soulignée : si la vie est ce qui caractérise l’homme, un individu qui serait dépourvu de toute dimension d’humanité ne serait même pas “tué” quand il serait supprimé, ce que fit Moïse quand il tua le bourreau égyptien qui torturait ses frères : “il regarda et il vit qu’il n’y avait pas d’homme” et le tua (Exode 2,12). Cet exemple illustre bien le fait que la mort n’est pas envisagée seulement comme un principe ou un impératif catégorique mais qu’elle est liée à la représentation de l’image de soi ou de l’image d’autrui. Le caractère non impératif de la vie ou de la mort est encore souligné par ce qui est probablement le précepte central du judaïsme : “J’ai placé devant toi la vie et la mort, le bonheur et la calamité, choisis la vie et tu vivras, toi et ta postérité, aime…” (Deutéronome 30, 19-20). La vie est donc présentée comme la conséquence éventuelle d’un choix, ce choix est à renouveler continuellement et ce choix s’exerce face à une alternative dont la mort est une composante essentielle. On n’est donc pas dans un système qui serait unilatéralement toute vie, toute prescription de bien ou d’amour. Le choix éventuel de la mort n’est pas présenté comme un accident ni comme la conséquence d’une déficience mentale mais comme une composante existentielle fondamentale. Le mal a été créé au même titre que le bien pour que l’homme ait véritablement la possibilité d’exercer sa liberté et son choix. L’échec n’est donc pas contre-nature mais c’est une éventualité inscrite dans le processus créatif global. Le Middrash (Genèse Rabbah) parle en ce sens des échecs successifs de Dieu dans les essais de création avant l’aboutissement au monde actuel et Caïn, dans son dialogue avec Dieu après le crime, ne se prive pas de refuser de s’attribuer l’échec de sa conduite (Tanhouma Bereshit, 9) et laisse au créateur initial la responsabilité des erreurs qu’il vient de commettre. L’homme est décrit comme ayant été placé devant une hésitation continue : vivre ou ne pas vivre. C’est cette condition qui le définit. Cette hésitation est si constitutive de l’homme que David ne sera pas exaucé quand il demandera d’en être délivré par la connaissance rationnelle de la durée de sa vie : “Fais-moi connaître la mesure de mes jours” (Psaume 39, 5). Tous les bons amis de Job sont renvoyés à leurs études par Dieu lui-même, eux qui prétendaient savoir que le malheur de Job confronté tragiquement à la vie et à la mort n’était qu’une conséquence de sa conduite immorale. Un moyen cognitif proposé à
l’homme pour tenter d’échapper à cette tension insoluble
est d’intégrer le récit de quelques êtres d’exception
qui sont parvenus à échapper à l’attraction de la
mort, ont ressuscité ou sont montés vivants, directement,
dans la vie éternelle comme Elie et qui possèdent les secrets
de la résurrection des morts (Traité Sanhédrin, 113
a), le modèle de ceux qui en ressuscitent d’autres comme le fait
Ezéchiel dans la vallée de Doura (Traité Sanhédrin,
92 b). Le propos de ce concept ne concerne pas seulement une vie future
mais bien, dans la perspective de notre étude, la remontée
dans la vie présente, depuis la chute qui se faisait vers la mort.
C’est ainsi qu’il est souligné que ces “ressuscités” allèrent
en terre d’Israël, se marièrent et eurent des descendants dont
Rabbi ben Bétira, ou exercèrent leur activité professionnelle
comme Rabbi Kahana ressuscité par Rabbi Johanan (Traité Baba
Kamma, 117 b). La tradition parle aussi comme “ressuscités” de ceux-là
qui furent ramenés à une vie normale depuis leur grave maladie
comme Myriam par l’aide de Moïse (Nombres, 12, 12) ou Naaman par Elisée
(Traité Sanhédrin, 47 a).
Un autre moyen cognitif de soutien est de ne pas dissocier conceptuellement la chute et la guérison, ou la mort et la vie mais de mantenir ces couplages dans une même unité où se produit une alternance. Ainsi il n’y a pas pas brisure de l’image de soi ni effondrement de la personnalité quand est vécu le drame car il n’est qu’un temps de la globalité : “blessure et guérison concernent la même personne” (Traité Sanhédrin, 91 b). Deux arguments soutiennent cette proposition : un argument de dépendance (le créateur qui est capable de donner la vie et la mort est capable de blesser ou de guérir, Deutéronome 32, 39) et un argument d’identification (les modèles que sont les Patriarches ont vu leur vie passer par ces différentes phases). La proposition traditionnelle de confortation
structurante ne concerne pas que le niveau cognitif et l’homme n’est pas
pour autant abandonné dans l’action, en toute impuissance, au péril
de la mort fascinante car la proposition traditionnelle lui fournit
des conseils pour réaliser des tâches précises :
Dans ce contexte, par une projection audacieuse, Dieu lui-même est montré comme voulant parfois “en finir” face aux difficultés et choisir la mort -contrairement à son propre projet- quand il est sur le point de passer à l’acte d’extermination envers son peuple après l’épisode du veau d’or (Exode 32, 10) ou, dans une récidive, après le voyage des explorateurs (Nombres, 14). Ces séquences sont audacieuses car on voit Moïse intervenir dans cette phase d’idéation suicidaire du couple Dieu/peuple et il rattrape Dieu in extremis : “Dieu révoqua le malheur qu’il avait voulu infliger à son peuple” (Exode 32, 14). Le commentaire du Traité talmudique des Bénédictions met ces termes dans la bouche de Dieu : “tu m’as fait revivre par tes paroles”. Thérapie de soutien au suicidaire, par excellence. Sur ce fond de décor, nous pouvons
maintenant comprendre pourquoi la Bible n’hésite pas à présenter
de multiples cas de suicides chez les ancêtres ; d’une part, elle
ne les cache pas et, d’autre part, elle n’en fait pas des exemples destinés
à créer une culpabilité préventive. Bien plus,
la Bible n’étant pas un livre d’Histoire au sens moderne du terme
mais une série d’actes choisis pour leur valeur d’enseignement (“les
actes des Pères sont un enseignement exemplaire pour les fils”),
elle présente différents types de suicides pour qu’ils soient
analysés. Nous les avons analysés à travers les paramètres
de la suicidologie contemporaine que nous avons intégrés
dans notre échelle de compréhension de la dynamique suicidaire
que nous plaçons en annexe.
Le texte donne des exemples de suicides
qui utilisent des formes instrumentales différentes, par la pendaison,
par le feu, par l’épée, par la défenestration, etc.
Examinons-les dans l’ordre où ils apparaissent explicitement dans
la Bible.
Abel ( Genèse 4, 8) Le RÉCIT de Caïn tuant son
frère Abel est bien connu. Il est remarquable que la première
génération de relation humaine ait abouti au meurtre, à
l’incapacité de se “dominer soi-même” (Genèse 4, 7)
alors que Caïn avait été invité à travailler
sur soi pour se bonifier. Phase psychopathique.
Caïn, dont le nom-programme fixe le destin et signifie “possession” se rue sur son frère pour ne pas partager avec lui les biens de l’univers et Abel, plus subtil, le domine. Caïn ne parvient pas jusqu’à la parole pour plaider à ce moment, le texte dit qu’il parle mais il n’y a pas de mots. C’est par une communication brute qu’il tente d’amadouer Abel. Celui-ci ressent de la pitié et relâche son frère. A ce moment, selon le scénario décrit par Genèse Rabbah, 22, 8, qui fait une lecture précise du texte hébraïque, Caïn se relève et tue Abel. Caïn dans ce miroir brut qu’était son frère voulait découvrir la source et le mode de son fonctionnement vital, et il lui donna moults coups et blessures sur tout le corps jusqu’au moment où il découvrit près de la gorge que son principe vital résidait là quand il s’en échappa et qu’Abel mourut (Traité Sanhédrin, 37). Scénario du savant fou et du médecin fou et excusable qui soumet l’autre à sa science magique et à sa pensée corporelle non distanciée. Les commentaires soulignent qu’Abel était très averti et conscient de la psychologie particulière de son frère et de sa “dangerosité” et il a exploité cet ensemble pour tenter d’opérer ce renversement de situation contre soi-même. C’est à ce niveau que nous pouvons parler de conduite suicidaire, de suicide provoqué et réalisé par l’intermédiaire d’autrui changé en meurtrier. Non seulement, Abel fut l’organisateur et le complice de sa propre mort mais il fit de son frère un assassin, agressivité massive et détournée qui l’incita à bâtir ce scénario suicidaire et ce contrat suicidaires tacites. Leur relation est vraiment un échec
de la parole. Elle est vide et “vaine” comme le signifie le nom-programme
d’Abel et il ne fit, de sa vie, que réaliser la parole prophétique
de ses parents en cette nomination qu’ils avaient faite : la vanité.
Après la mort, leur communication fraternelle ne devint pas plus
élevée car c’est le “sang” d’Abel qui se manifeste et il
le fait sous forme de “cri”. La fonction métabolisante et élaboratrice
de la parole n’est pas encore advenue dans l’humanité. C’est une
dyade ou l’activité intellectuelle, affective et pulsionnelle ne
trouve que la forme “dyadique du meurtre-suicide ”. Cette scène
primitive nous éclaire sur une des dynamiques du suicide, en particulier
dans le champ clos des interactions familiales. Il faudra attendre le dialogue
de Moïse et de Jéthro, rebondissement des modèles de
personnalité de Caïn et Abel, pour que la relation sache
résoudre ces processus mortifères et pervers.
Isaac (Genèse ch. 22) L’imagerie populaire parle toujours du
Sacrifice d’Abraham ou Sacrifice d’Isaac, comme si ce sacrifice humain
avait eu lieu. Le polémologue Bouthoul aussi bien que de nombreux
psychanalystes parlent du complexe d’Abraham pour dénommer les fantasmes
d’infanticide. Cette nomination relève de la projection et nous
indique l’importance éternelle de l’infanticide, même commis
verbalement par nos contemporains. L’évidence de cette projection
apparait davantage encore quand Isaac est toujours représenté
comme un jeune enfant dans l’iconographie alors que la tradition juive
l’a toujours dépeint comme un adulte confirmé âgé
de trente sept ans.
Il s’en est fallu de peu que la coopération suicidaire d’Isaac n’ait tourné au drame. Les pulsions mortifères, suicidaires et criminelles dans la famille sont reconnues et assumées et elles n’évitent le malheur que par l’amour simultané, par la qualité de la relation et l’exigence de chacun envers soi. Ce “travail psychologique” semble d’une nécessité et urgence si continues que la tradition demande à tout juif pratiquant de réciter ce texte en commençant chaque journée. Les commentaires sont d’un réalisme
glacial quand ils soulignent que toute cette dynamique ne concerne pas
seulement le vécu du fils dans son rapport au père mais également
à la mère : en effet, la mère d’Isaac, Sarah, meurt
immédiatement après cet épisode. Certains l’expliquent
par la perfidie de Satan qui aurait annoncé à Sarah la mort
de son fils, d’autres plus impudents ouvrent à nouveau tout le dossier
de la complaisance suicidaire d’Isaac et la relation trouble à la
mère quand ils disent que Sarah est morte… en apprenant que son
fils n’avait pas été tué.
Samson (Livre des Juges 16,30). Les motifs invoqués pour ce suicide
dans le texte biblique sont la réaction à l’échec
et l’appêtit de vengeance. Samson, humilié et détruit,
ne réintègre son image de puissance que pour en faire un
instrument de destruction des adversaires, au prix de sa propre mort. Il
veut arrêter le processus de destruction de son image de héros
que lui imposent les ennemis et il fixe pour toujours son symbole : “meure
ma personne avec les Philistins… il fit périr plus de monde à
sa mort qu’il n’en avait tué de son vivant !”.
Saül (Premier Livre de Samuel 31, 4-5). C’est à nouveau l’attaque des Philistins
qui est à l’origine du suicide du Roi Saül. Le texte parle
encore de “l’acharnement” orienté vers la victime. De son
côté, Saül est envahi par la peur et c’est pour éviter
de ressentir son corps touché par ceux qu’il exècre qu’il
se donne la mort, par l’épée. Il produit en acte physique,
par l’épée, cette incorporation psychique de l’adversaire
qui tue. Le suicidant apparait bien ici comme le définit K. Menninger
, à la fois tueur actif (“killing”) et tué passif (“being
killed”). Cependant, il a besoin d’un support relationnel pour y parvenir
et il demande à son écuyer de l’y aider. Son problème
est bien de ne pas trouver son autonomie par rapport à la dyade.
A'hitofel (Deuxième Livre de Samuel 17, 23). A'hitofel, c’est le mauvais conseiller
d’Absalon qui l’incite à tuer son père pour se substituer
à lui et devenir roi. Drame Shakespearien ! Il va jusqu’à
lui proposer d’accomplir la sinistre besogne. Absalon, après une
étude des diverses tactiques possibles, décide de ne pas
suivre le conseil proposé par Ahitofel. Celui-ci rentre alors chez
lui et se pend ou s’étrangle. Le texte souligne qu’après
sa mort on l’ensevelit dans le sépulcre de son père ; cette
précision est d’importance et en rapport avec la machination initiale :
la mort apporte une réparation de la désunion entre le fils
et l’image paternelle qu’il voulait détruire, et de la désunion
entre lui-même et son image paternelle temporaire qu’était
pour lui Absalon. L’épisode est riche de déplacements latéraux.
Ici encore, le texte se contente d’apporter les pièces du dossier
sans se prononcer sur l’acte du suicide pour le réprouver.
Zimri (Premier Livre des Rois 16, 15-18). Cet épisode se passe encore dans
la période des luttes entre le peuple d’Israël et le Philistins.
En même temps, une autre dyade traverse elle aussi une phase pathologique :
le peuple d’Israël s’est divisé intérieurement en
deux royaumes, Israël et Juda. Les meurtres se succèdent.
“Zimri, voyant que la ville était prise, pénétra dans
le donjon du palais du roi, mit de sa propre main le feu au palais et périt
dans les flammes”. Ici encore, il y a un échec du projet personnel
qui s’effondre. Zimri anticipe sur la prise par l’ennemi et la destruction
et il introjecte cette destruction et la réalise lui-même
sur le mode que l’ennemi aurait pu perpétrer. Il y a bien introjection,
fusion avec l’ennemi et identification à lui, réalisation
du fantasme dans le corps. Par rapport aux suicides précédents,
le texte fait entrer en scène une dynamique supplémentaire :
tout ce jeu trouve sa source dans les fautes de Zimri envers Dieu , c’est
une punition qui revient vers lui. Il n’est pas dit que Dieu le punit,
il est simplement indiqué que c’est la punition de ses fautes, la
logique d’un processus automatique d’autodestruction par rapport à
un ordre global transgressé. La suite du texte fournira beaucoup
d’exemples allant en ce sens qui est l’interprétation de la faute
donnée par les prophètes. Le texte analyse donc cet acte
exemplaire et tient à bien le distinguer de toutes les données
historiques de sa vie qui sont rapportées dans un autre livre, les
annales.
Elie (Premier Livre des Rois, 19, 4-5). Une modalité mineure du suicide
apparait avec le prophète Elie, c’est l’intention suicidaire.
Elie est soumis à la pression d’un scénario de meurtre par
l’épée de la part de Jézabel et de Achab. Contrairement
aux exemples précédents, il n’incorpore pas la menace mais,
dans une première phase, il fuit “pour sauver sa vie” et se met
à l’écart. Dans un second temps, le scénario interne
prend de la force et neutralise le mouvement de fuite. Elie arrête
son mouvement, s’assoit et implore la mort. Il veut arrêter sa vie
et demande à Dieu de la lui prendre et s’endort. Ici encore, l’argument
qu’il invoque met en cause le principe de rivalité envers le père :
“assez maintenant, ô mon Dieu, prends ma vie car je ne suis pas meilleur
que mes pères”. La vie ne semble valoir la peine d’être vécue
que si elle est la manifestation de la domination envers un père
infériorisé. En ce cas, le fils s’effondre. En fait, Elie
se trouve seul et le supporte avec difficulté. Il en appelle à
Dieu pour être en proximité avec lui ; la mort en serait,
éventuellement, la voie.
Job (Livre de Job 7, 7- 15). Job n’attribue pas aux hommes ses difficultés,
il ne les combat pas ; sa détresse intérieure n’est
pas un déplacement de la haine des hommes envers lui. Elle est intérieure
et il en attribue la source à cet Autre qu’est Dieu. Le problème
se joue donc bien également dans une dyade où il accuse Dieu.
Meilleur analyste que les précédents, il fait le lien entre
cela et la peur qui le mène et l’incite à souhaiter la mort.
Cependant, il n’attente pas à ses jours, à moins de considérer
que sa passivité ne soit une complaisance mortifère, un déplacement
et un équivalent suicidaires.
Il faudrait ajouter, à l’époque
de ces cas historiques, les sacrifices suicidaires de soldats juifs allant
à la mort volontairement en éventrant les éléphants
de combat pour tenter de faire gagner leur camp, suicides oblatifs selon
les concepts de J. Baechler , ou les suicides des insurgés contre
Rome à la forteresse de Massada dans le désert qui, comme
dans les exemple guerriers précédents, s’immolent collectivement
eux-mêmes par l’épée afin que cette besogne ne soit
pas laissée à l’adversaire, exemple de sur-intégration
durkheimienne.
II. Les premiers commentaires rabbiniques Le Talmud aborde de nombreuses fois le
problème du suicide ; soit pour discuter de l’interprétation
à donner à un verset de la Torah (texte reçu au Mont
Sinaï), soit quand il discute d’un cas de suicide à l’occasion
d’un autre problème cité. En effet, le Talmud a la structure
d’un hypertexte dont les entrées conceptuelles sont multiples, soit
par concepts-clefs, soit par concepts analogiques, soit par concepts logiquement
dérivés.
Suicide et euthanasie Deux épisodes commentés posent ce problème. Le premier épisode se situe lors de la mort de Saül (2 Samuel 1, 1-10). Décrivons l’événement. Saül se précipite sur son glaive pour se suicider afin de ne pas subir la mort de la main des ennemis mais, la mort tardant à venir, il supplie un de ses soldats de l’achever tant qu’il vit encore. Celui-ci accomplit l’acte demandé et le raconte ensuite au Roi David qui, selon son tempérament quelque peu impulsif, fait exécuter immédiatement ce soldat qui a osé porter la main sur le chef du peuple. Dans ce contexte, le Traité talmudique
Yébamot, 78, formule avec clarté et délicatesse la
position du judaïsme : “Saül se trompe en pensant qu’il peut
se tuer soi-même”. Parallèlement (car il y a presque toujours
deux opinions dans le judaïsme, également fondées et
qui devraient être comprises à partir d’un troisième
pôle que nous ne sommes pas encore capable d’atteindre), Rabbi Moshe
ben Nahman, dit Nahmanide ou le Ramban, 1195-1270, adversaire intellectuel
constant du rationaliste Maïmonide, indique dans Torat haadam qu’il
était permis à Saül de se suicider parce qu’il le faisait
sous contrainte. Rabbi David Kimhi, le Radaq, 1160-1235, dans son commentaire
de la Bible, ira plus loin encore en soutenant qu’il était bon qu’il
se soit suicidé pour que d’autres ne le tuent pas dans la guerre
et ne portent atteinte à ses valeurs les plus dignes. Ces trois
positions résument bien dans leur complémentarité
l’appréhension globale de la tradition juive.
Qu’en disent les commentateurs ? Rachi, Rabbi Chlomo ben Ytshaq, 1040-1105, base de tous les commentaires, formule sa pensée en plaçant ces mots dans la bouche de Saül : “il me sera bon que tu t’empresses de me faire mourir car ce sera me faire mourir et non m’assassiner mais ils m’auraient exterminés dans l’horreur”. Ainsi Rachi prend le soin de déplacer le problème par le vocabulaire dans lequel il le pose : ce n’est pas un “assassinat”, c’est une “mort” qui est apportée, cela situe exactement le problème de l’euthanasie. Les débats contemporains sont encore posés dans ces différents termes linguistiques par des camps idéologiques opposés. Metsoudat David, Rabbi David Altschul, au 18° siècle, a amplifié le raisonnement de Rachi en développement le discours supposé de Saül : “tant que je vis encore, cela veut dire que tout ce qui reste en moi n’est encore que le nefesh, le principe vital, et rien de plus car déjà tous sentiments ont disparu de moi et, de toute manière, je vais d’ici peu mourir avec certitude et que je puisse mourir avant que ces ennemis ne me fassent trépasser eux-mêmes”. Saül argumente sur la définition de la vie, il décide que cette vie minimale sans le sentiment vital qui accompagne la vie ne peut pas être appelée vie et n’a donc pas à être préservée ni prolongée comme le scrupule moral pourrait le donner à penser. De plus, il refuse de laisser à autrui le privilège de lui donner la mort, il revendique pour lui-même ce pouvoir puisqu’il ne peut plus s’agir d’un rythme de mort naturelle. Voilà qui éclaire un débat actuel qui tendrait à remettre à autrui ou aux médecins, la décision de laisser la mort prendre le dessus sur la prolongation d’un état végétatif. On peut aussi objecter, a contrario, que le raisonnement même dont est encore capable Saül à ce moment prouve qu’il est intellectuellement et affectivement pleinement vivant. R. Schmouel Haïm,
Devar Schmouel, dans le Malbim, déplace le problème ; il
ne parle plus de la sous-qualité de vie de ce pré-mourant,
il parle du temps à venir ; la mort est située comme inéluctable
mais un processus vient seulement gêner son déroulement, il
s’ensuit qu’aider le déroulement naturel ne peut en aucun cas être
assimilé à un assassinat, c’est au contraire une aide humanitaire
positive qui vient abréger des souffrances : “mon esprit est encore
lié en moi et a de la difficulté à sortir, et en cela
que tu rapprocheras ma mort, tu ne seras pas un assassin mais tu ne feras
qu’abréger mes souffrances”. Et le serviteur-adjuvant qui rendait
compte de la situation à David se constituant en Comité d’Ethique,
avait confirmé cette position du prémourant en disant :
“j’ai terminé sa mort, car il est déjà mort par l’épée
sur laquelle il est tombé et il est clair que je n’ai fait cela
que parce sans cela il n’aurait pas survécu après sa
chute”. Soulignons la délicatesse du serviteur parlant de l’épée
sur laquelle Saül est tombé alors qu’il s’est volontairement
précipité dessus. David ne prononce aucune parole négative
envers Saül mais indique alors au serviteur que la mort qui lui viendra
comme punition c’est lui-même qui se l’est donnée ; mais cela
est une autre question.
Dans un autre épisode (Traité Avodah Zarah, 18 a) le suicide est évoqué comme une proposition pour accélérer la mort. Ainsi, les Romains ayant condamné Rabbi Hanina ben Teradion au bûcher, ils prenaient des mesures pour prolonger le supplice et les souffrances du martyr au milieu des flammes en plaçant des tissus de laine sur le coeur pour l’apaiser. La foule invite Rabbi Hanina à ouvrir la bouche pour qu’il soit asphyxié par la fumée et soit ainsi rapidement délivré de la souffrance par la mort ; il répond qu’il ne peut pas porter atteinte à sa propre vie (“al yehabel hou beatsmo”). Le bourreau lui demande alors : “Rabbi, si j’accélère les flammes et enlève la laine qui est sur ton coeur, cela me fera-t-il entrer dans le monde à venir ? Le Rabbi loua sa proposition. Le bourreau appliqua les mesures qu’il avait proposées et le Rabbi rendit l’âme. Le bourreau sauta alors dans les flammes ; une voix céleste confirma qu’ils étaient parvenus ensemble dans le monde à venir. Cet exemple d’analyse montre bien le sens des nuances qui caractérise la pensée juive traditionnelle face à la complexité des situations vécues. Ainsi, le Rabbi n’a pas porté atteinte à sa propre vie directement mais il n’a pas interdit à autrui de “débrancher l’appareil”, dirions-nous aujourd’hui, c’est-à-dire, en l’occurence, d’agir sur la laine qui le maintenait arficiellement en vie et prolongeait sa souffrance. La mort est bien causée par cet acte ; il n’a pas donné la mort à soi-même mais il autorise autrui à supprimer un moyen artificiel qui ne laissait pas la mort se produire en son temps. Le Rabbi est ainsi mort dans la dignité, de plusieurs points de vue car la permanence de son image antérieure a été préservée : elle n’a pas été enlaidie par les douleurs, il a pu poser publiquement un acte d’analyse intellectuelle et morale qui caractérise bien sa personnalité individuelle et sociale précédente, il a parlé respectueusement à son adversaire sans le mépriser. Il a même incité cet homme chargé des tâches les plus ignobles à poser un acte moral. Certes, cet homme a porté atteinte
à soi-même mais, d’une part, les exigences de la Torah ne
s’exercent pas envers ce non-juif et la tradition ne se donne donc pas
le droit de le condamner et, d’autre part, qui pourrait se permettre de
juger un homme quand une voix céleste en fait la louange ? Dans
le judaïsme, une voix céleste n’est pourtant pas un témoignage
recevable quand il faut prononcer un jugement, mais sa présence
dans le compte-rendu de cette scène placé dans le Talmud
rend le scénario encore plus complexe et veut certifier que la tradition
demande de ne pas juger : il y a des experts douteux jusque parmi les témoins
envoyés par le Ciel. La conclusion qui s’impose est donc que
le jugement des hommes doit être constamment circonspect en matière
de suicide.
Le droit au suicide de résistance L’individu n’a pas seulement l’autorisation,
il a même l’obligation de transgresser certaines lois mineures si
cela lui permet de préserver sa vie. Par contre, il est des prescriptions
majeures qu’il ne peut transgresser à aucun prix, même s’il
doit le payer de sa vie, éventuellement par le suicide qui lui permettrait
de ne pas commettre ces actes infames qu’on voudrait l’obliger à
accomplir : il s’agit des cas d’idolatrie (“avodah zarah”), inceste
(“guilouyéï arayot”) et meurtre (“chéfirat
dam”) comme il est indiqué dans le Traité Sanhédrin,
74 a.
Le refus du suicide gratuit Cependant, cette tolérance exprimée envers le suicide de résistance n’est pas une complaisance pour le suicide en général. Il reste que le suicide est une déficience par l’incapacité qu’il manifeste à trouver une solution juste aux problèmes complexes de l’existence. C’est le motif pour lequel celui qui s’est ainsi mis en situation de se donner la mort, on ne peut plus ensuite se référer à ses conclusions de décisionnaire (Traité Baba Qama, 61 a : “col ha mosser atsmo la mavet, ein omerim devar halakhah bichmo”). Le suicide comporte donc une certaine conséquence de disqualification dans la qualité de la démarche intellectuelle. C’est ainsi que le Roi David a spécifié
dans le Second Livre de Samuel, 23, 17 qu’il ne compte pas au nombre de
ses sages conseillers ces trois héros qui avaient fendu toutes les
lignes des ennemis simplement pour lui rapporter de l’eau d’une source
qu’il appréciait particulièrement. En dépit du plaisir
qu’il y trouvait et de la manifestation extrême de service et d’affection
que leur geste représentait, il les a exclus et a transmis leurs
noms à toutes les générations pour avoir mis inutilement
leur propre vie en danger. Ce “life threatening behavior” manifeste qu’ils
étaient déjà intérieurement dans le camp de
la mort par ce comportement de mort sub-intentionnelle ; ils ne sont donc
plus habilités à exercer le rôle de conseiller en ce
qui concerne la vie.
Le débat sur le droit des suicidés au culte mortuaire La concrétisation du débat
théorique sur le suicide se fait sur la question du culte mortuaire
qu’il serait ou non permis d’accorder au suicidé. Par cette question,
le débat ne concerne plus l’existence de quelques personnages historiques
mais les paramètres qui y sont apparus sont réinsérés
dans la relation existentielle de chacun à soi-même et de
chacun à ses proches.
La règle de base étant que
l’on ne s’occupe du suicidé en aucune chose, le raisonnement talmudique
n’en reste pas à cette affirmation syncrétique ; il faut
savoir ce que couvre cet “en aucune chose” et qui est concerné
par cette prescription.
Suicides d’enfants D’abord le cas du fils de Gornos de Loud qui avait fait l’école buissonnière, son père le rencontra, l’attrapa par l’oreille et le gronda. Le fils s’en alla et se suicida. Rabbi Tarphone, interrogé, dit de ne suspendre aucun des rites mortuaires habituels pour cet enfant. A. Haim , ainsi que de nombreux travaux réalisés chez des suicidants ayant échoué dans leur tentative et la regrettant ensuite, ont mis en évidence l’inattendu de la conjoncture événementielle comme facteur important dans le passage à l’acte suicidaire. L’autre facteur qui vient se conjuguer avec lui et caractérise ces situations est l’impulsivité . Autre cas, celui d’un jeune enfant de Bné Brak qui brisa une assiette un jour de chabbat, le père le saisit également par l’oreille et le gronda. La suite de l’histoire est identique. Rabbi Aqiba prit la même position que Rabbi Tarphone. Et les sages demandèrent aux parents de veiller à ne pas saisir les enfants par les oreilles, ni d’intervenir immédiatement mais de prendre le temps de se taire et de ne rien dire. Cette attitude tend à remettre le parent au niveau de l’enfant qui se caractérise par l’incapacité à savoir utiliser la parole (infans). W. C. Fish souligne que l’enfant n’a pas encore réalisé cet apprentissage . On pourrait presque dire, pour ce motif, que l’enfant se trouve à cause de ce déficit dans un état de syndrome pré-suicidaire . Ces épisodes montrent que les suicides d’enfants étaient donc des cas assez fréquents pour que les Sages prennent de tels exemples. Nous faisons également l’hypothèse que le suicide d’enfants est ici pris comme exemplaire de ce qu’est tout suicide, il attire l’attention sur la fragilité de toute personnalité, sur le rapport de force qui existe naturellement entre deux êtres même s’ils s’aiment et qui crée une situation dangereuse de grande vulnérabilité. La conclusion de leur sentence est que
la responsabilité dont on parle quand on définit un suicide
lucide, ne concerne pas ces types de situation : le suicide d’enfants,
le suicide reposant sur des faits anodins, le suicide reposant sur des
déceptions affectives, le suicide intervenant après une atteinte
physique de la part d’autrui, le suicide intervenant après une réponse
physique et non de parole, le suicide intervenant après un conflit
dans lequel seuls la patience et le silence pouvaient aider.
Suicides familiaux Un premier exemple (Meguilat Antiochus) est celui d’une femme devenue veuve qui accouche d’un jeune garçon, le nourrit, prend le temps de le circoncire puis monte sur les remparts de Jérusalem, jette son enfant et se précipite ensuite et “ils moururent ensemble”. Ce qui est le plus flagrant ici, c’est le refus de la disparition de la totalité de l’unité symbiotique familiale. La mort semble la voie imaginaire pour réparer et maintenir cette unité brisée dans la réalité. Un exemple supplémentaire nous en est donné dans le Traité Derekh Erets Rabbah, ch. 9, (situé à la fin du Traité Avodah Zarah) : un père pauvre reçoit trois invités et, n’ayant que trois oeufs chez lui, il les place devant eux pour les leur offrir. Ils les offrent en retour au fils de la maison, celui-ci commence à les saisir et en porte un à sa bouche. Le père entre à cet instant ; scandalisé par ce qu’il pense être le comportement de son fils, il le rudoie du haut de sa haute taille, le fils tombe sur le sol et meurt. Dès que la mère voit son fils mort, elle se précipite sur le toit, en tombe et meurt et le père, devant ce désastre, en fait autant. Rabbi Eleazar ben Yaaqov dit : “trois êtres vivants furent tués par cette affaire”. De nombreuses composantes sont là rassemblées : la colère, le malentendu, l’erreur de perception, le rapport du fort au faible, l’agressivité parentale, la fusion de la mère à l’enfant, l’incapacité de l’homme à supporter les conséquences de ses actes, la passivité des témoins du drame. En ce point, les commentateurs ne condamnent pas ces suicidants mais ils en tirent une règle de conduite : que des invités ne se permettent pas d’interférer dans les relations d’une famille sans en obtenir l’autorisation par avance car la structure familiale est susceptible de se détérioriser très rapidement jusqu’au point le plus dramatique. Un exemple très proche se trouve dans le Traité Hullin, 94 a. Le texte, une fois encore, situe le suicide dans une triangulation familiale (ce qui justifie une interrogation psychanalytique) qui fait trois victimes, ce qui nous montre les dimensions mortifères et victimologiques dans la vie familiale . Le traitement de la violence familiale sous-jacente se fait par la violence physique et sans métabolisation par la parole. Les Sages ont éprouvé le besoin de réintégrer dans la parole et dans le processus de socialisation et de lien ces êtres qui échouent dans le circuit de la parole et de la relation, en nous en fournissant leurs noms ou en nous les donnant comme exemples pédagogiques. Ils deviennent ainsi féconds, en compensation de leur échec. Plus près de nous, le Hatam Sofer,
Rabbi Moché Schreiber, dresse dans ses Responsa (sur Yoreh Deah,
326 b) une longue liste des caractéristiques psychologiques témoignant
de cette fragilité humaine : la colère, les soucis, les angoisses.
Suicide et vie conjugale Dans les exemples semblables aux précédents,
le texte souligne plusieurs fois que le père de l’enfant suicidé
voyant sa femme suicidée elle-même ne supporte pas cet acte
et cette séparation et se suicide à son tour. Est-ce par
culpabilité, est-ce parce qu’il ne supporte pas la séparation,
est-ce parce qu’il est lui-même tué par l’acte qui a tué
celle à qui il était uni ?
Que veut nous dire la tradition par cet exemple ? Elle ne nous donne pas la solution mais elle ne fait qu’ouvrir un dossier : Rabbi Méir avait-il raison, a-t-il fait émerger une faille potentielle chez son épouse Brouria, son jugement manquant quelque peu de délicatesse a-t-il détruit son épouse, n’aurait-il pas du l’aider au lieu de la laisser commettre son acte, n’aurait-elle pas du se placer elle-même dans une autre relation avec son époux ou envers soi-même ? On le sait, le récit est transmis avant tout pour alimenter l’interrogation, comme il est dit que Moïse a été choisi par Dieu devant le buisson ardent parce qu’il fut capable de sortir de son chemin habituel et s’est posé des questions sur un phénomène apparemment naturel ; il n’a pas été testé sur des qualités spirituelles ou supranaturelles. Il est sûr, cependant, que ce cas de Brouria nous montre le long processus de destruction d’une image et d’une représentation de soi depuis l’affirmation contraphobique, l’accusation destabilisante jusqu’à l’effondrement solitaire. Que se serait-il passé si Rabbi Méir avait analysé sa part d’influence ou de responsabilité dans la scène, alors qu’il était très expert pour le faire ? Ici encore, il n’y a pas de jugement ni de conclusion, peut-être comme procédé pédagogique permettant à chacun de se réapproprier un dossier non clos, peut-être aussi parce que la question finale mettant en jeu la vie et la mort ne relève plus de notre compétence. Cet épisode nous interroge sur la cécité de l’entourage à ces dégradations progressives, souvent remarquée . Un autre épisode (Traité
Baba Metsia 84 a) place ces mêmes dynamiques dans une relation de
couple mais entre deux collègues d’étude. Rabbi Yohanan était
un grand maître en Israël et d’une merveilleuse beauté
et il en était très conscient. Rech Lakich était un
gladiateur, avec toute ce que cela représente de présence
brutale et pulsionnelle au corps ainsi qu’un lien morbide avec la mort
(Traité Guittin 47 a). Un jour, Rabbi Yohanan se baignait dans le
Jourdain et Rech Lakich le voit et plonge dans l’eau pour le rejoindre.
Le premier le méprise en lui disant : “tu ferais mieux de consacrer
ta force à l’étude de la Torah”. L’autre, vexé lui
retourne : “ta beauté conviendrait mieux qu’à une femme”.
Nous sommes conscient de la violence de la pulsion, et de son type,
qui explose entre ces deux personnalités exceptionnelles.
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