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Ecrire son Séfér Torah

(en chaque mitsva, en comprendre l'intériorité)

Site Modia : http://www.modia.org 

 par Yehoshua Ra'hamim Dufour 


La mitsva d'écrire un Rouleau de la Torah

La dernière et 613e mitsva de la Torah se trouve au verset de Dévarim 31, 19 :
Véâta, kitvou lakhém éte-hacchira hazzote
Et maintenant, écrivez pour vous ce cantique,

vélamédah éte-béné-yisrael,
et enseignez-le aux enfants d'Israël,

Simah béfihém
Placez-le dans leur bouche,

lémaâne tiyé-li hacchira hazzote léêde bivné yisrael.
afin qu'elle soit pour Moi ce cantique comme un témoin pour les enfants d'Israël.

Restons d'abord au niveau le plus précis du texte :
- C'est la dernière mitsva et le 'Hida souligne qu'elle est la plus importante avec la première (fructifiez et multipliez-vous) par leur place.
- Elle est à réaliser maintenant, sans délai.
- kitvou, c'est un impératif direct et non une exhortation.
- kitvou lakhém, écrivez pour vous : le bénéfice premier est pour vous, comme il était dit à Avraham : lékh lékha, va vers toi-même, ainsi que le précise Rachi. C'est donc aussi une mitsva qui nous touche profondément et met en cause tout notre être et notre devenir.
- ce "lakhém, ... pour vous" et en parallèle du "li,... pour Moi" ; donc il s'agit de ce qui est tres important dans la relation de D.ieu à l'homme et réciproquement.
- l'écriture à réaliser est une étape qui va permettre non seulement d'étudier mais surtout d'enseigner. Nous comprenons par là que cette mitsva a pour but de nous permettre de créer un support qui permettra de montrer la Torah aux autres, pour qu'ils s'y réfèrent. L'enseignement ne sera donc pas uniquement oral devant des auditeurs passifs et admiratifs face à un gourou, mais le maître (tout Juif) devra apprendre à apprendre".
- "vélamédah éte-béné-yisrael, et enseignez-le aux enfants d'Israël" : notre étude et écriture individuelle doit s'orienter vers la transmission aux membres d'Israël ; c'est une étude à but altruiste.
- "Simah béfihém, Placez-le dans leur bouche" : il ne s'agira pas d'un enseignement abstrait et uniquement cérébral et intellectuel, mais il faudra faire pour que les auditeurs le ressentent dans leur corps, parlent la Torah et parlent "leur" Torah avec leur coeur et leur sensibilité. Les lecteurs de Modia comprennent parfaitement toutes ces caractéristiques qu'ils vivent dans ce beit-middrache.
- et cette écriture de ce "Séfér Torah" sera un témoin devant Hachém pour le bien d'Israël; quel honneur et quelle efficacité pour le petit individu qui aura accompli cette mitsva.

Abordons les commentaires de ce verset.
Le Traité Ména'hote 30a dit que cette mitsva concerne chaque Juif qui devrait donc écrire un rouleau de la Torah de sa propre main.
Et le Traité Méguila 27a dit que, si une personne possède un tel rouleau de la Torah, elle ne doit jamais le vendre hormis dans deux cas : pour pouvoir étudier la Torah qui est la vie elle-même, pour pouvoir se marier, à condition que l'on n'ait rien d'autre à vendre pour cela.

Rachi interprète ce verset en le limitant strictement au cantique de Moché s'étendant du verset Dévarim 31, 1 à 32, 43 sans expliquer davantage.
Les autres commentateurs parlent cependant de l'ensemble de la Torah.

Plusieurs questions se sont posées à partir de là : 
1. si nous parvenons pas écrire nous-même un Séfer Torah, peut-on se faire aider ou remplacer par quelqu'un qui l'écrirait totalement ou partiellement contre paiement en notre nom ?
2. A l'ère de l'imprimerie, financer une édition imprimée ne remplace t'il pas l'obligation d'écrire le Séfer Torah ?

Les principaux commentaires sont dans le Sémag ou Séfer ha mitsvotes ch. 18, dans Michné Torah, Partie Ahava, Séfer Torah, 7, 1 et dans le Choul'hane Aroukh, Yoré Déâ, Hil'hotes Séfer Torah, 270.

Maïmonide, le Rambam, interprète qu'il s'agit bien d'écrire tout le Séfer Torah puisque la Torah n'est pas découpée en "cantiques" et qu'il ne s'agit pas d'écrire celui-ci plus que tel autre; mais, en l'occurence toute la Torah est nommée ici "cantique". Et il précise alors que, écrire le Séfer Torah, c'est recevoir véritablement toute la Torah comme si on était au Sinaï. 
Maïmonide précise encore que, si on n'est pas capable de l'écrire seul, on peut se faire assister ou remplacer partiellement au point que, écrire la dernière lettre si on n'est pas capable de faire davantage, serait encore accomplir la mitsva. 

Le Choukhane Aroukh 270 dit nettement : "c'est une mitsva qui est une obligation pour chacun des Juifs" (mitsvat âssé âl kol iche méyisrael likhtov lo séfér Torah".
Et l'écrire soi-même (michélo).
Et on n'a pas l'autorisation (éïno rachaï) de le vendre même si on en a plusieurs, même si c'est un ancien pour en acheter un nouveau.
Il applique aussi cette mitsva à la Michna et à la Guémara. Voilà qui nous surprend. Il nous faut donc en chercher la raison ; la voici : le Baâl ha Tourim ou  le Tour, R. Yaâqov ben Achére, est l'auteur d'un ouvrage monumental qui est la base de toute la halakha et R. Yossef Qaro l'a commenté dans son livre Beit Yossef. Ce que nous appelons le monumental Choukhane Aroukh de R. Yossef Qaro n'est qu'un petit résumé et abrégé de ce Beit Yossef. Où voulons-nous en venir ? 

C'est que R. Yaâqov ben Achére commente notre verset de la Torah et dit :
"vélamédah éte-béné-yisrael, et enseignez-le aux enfants d'Israël" est la guématria de "hén Torah bikhtav",
tandis que "Simah béfihém, Placez-le dans leur bouche" est la guématria de "zé talmoud".
Les deux sont Torah, la Torah écrite et la Torah orale, elles sont une Torah. Nous comprenons maintenant et apprenons de cela autre chose : chaque fois qu'un verset ou un commentaire sont obscurs, c'est simplement le signe que nous n'avons pas assez étudié jusqu'à découvrir la clarté.

Le Rambane nous éclaire aussi en disant que ces paroles furent données d'abord à Moché envers Yehoshua : Moché écrivait et Yéhoshua regardait et apprenait. C'est ainsi que nous devons apprendre, non pas d'un livre mais de quelqu'un. Quand j'ai commencé à étudier auprès de mon père en Torah, je lui ai dit : "je vous demande pas seulement de m'enseigner mais aussi que j'apprenne comme vous avez appris, exactement". Et il m'a fait m'asseoir à coté de lui comme il l'avait fait auprès de son grand-père presque un siècle plus tôt et il m'a enseigné de la même manière, selon la tradition orale. C'était pour recevoir vraiment la tradition et j'ai reçu la méthode en même temps que le contenu.

L'auteur du Séfér ha Hinoukh, le Livre de l'éducation,  indique que l'obligation pour chacun de l'écrire vient de ce que l'on doit pouvoir s'y référer quand on le veut sans dépendre de personne. Il est le sien, on y a nos propres repères internes et externes et toujours.

Le Or ha 'Hayim souligne que trois mitsvotes sont enseignées dans ce verset : écrire, enseigner, mettre dans la bouche pour qu'on sache la lire.  Moché a accompli les trois (voir les versets 22 et 30). Il souligne que Moché a enseigné aux enfante d'Israël de leur façon, comme ils pouvaient comprendre, de façon à ce qu'ils sachent. 

Pour les règles de la calligraphie dans l'écriture d'un Séfér Torah, on pourra se reporter à la page de la bar-mitsva:
http://www.modia.org/etapes-vie/jeunes/barmitsva.html
Puisque nous voyons sur cette page qu'il y a une écriture différente dans différentes communautés, se pose la question : "suivant que l'on est askénaze ou sépharade par exemple, dans quel Séfer Torah doit-on lire ?" Le R. Ovadia Yossef répond à cette question dans Yéhavé Daâte vol 2, page 19.

L'art d'écrire

Sofér
Celui qui écrit un rouleau de la Torah, des Téfilines ou des mézouzotes est un sofér. Il doit être bar mitsva, pratiquer, étudier et écrire dans l'intention pure d'accomplir la mitsva lichma (avec intention droite) et selon la plus belle écriture dont il est capable après avoir appris les règles de l'écriture selon sa propre tradition (askénaze, séfarade, italienne, yéménite, iranienne, etc). Pour cela, il dira la formule consacrée à cet usage, avant de commencer à écrire.
Il écrit avec la main dominante, qu'il soit droitier ou gaucher.
Son encre sera noire.
Il taillera selon les règles une plume d'oie ou un bout de roseau.
Il aura placé devant lui le modèle du texte qu'il va écrire et qui est généralement disposé déjà exactement selon la disposition des lignes du rouleau. Et il lira chaque mot avant de commencer à l'écrire, même s'il pouvait écrire de mémoire.
Il connait les nombreux points qui caractérisent chaque lettre selon sa tradition et il est capable après entrainement de tracer la lettre en respectant chacun de ces points, les intervalles réguliers entre les lettres, entre les mots, entre chaque sujet (paracha).
Il s'appliquera pour éviter toute erreur, sachant qu'on ne peut pas rectifier une lettre en la grattant car on ne peut pas "sculpter" les lettres.
Voici, par exemple, les nombreux points à respecter pour écrire la lettre "chine" (son "che"), selon la tradition askénaze ou selon la tradition sépharade.
 
 

tradition askénaze


tradition sépharade

COMPAREZ LES DIFFÉRENCES



On doit avoir l'écriture de sa communauté dans son rouleau, dans ses mézouzotes et dans ses téfillines. N'acceptez en aucun cas ceux qui veulent vous influencer pour vous imposer, par divers arguments, leurs propres règles qui ne sont pas celles de votre tradition.
Il faut donc apprendre auprès d'un bon sofér qui connait bien ces règles  et ne pas choisir un texte écrit seulement selon la beauté subjective que l'on ressent face à telle écriture.

Support
Le sofér aura choisi les feuilles d'un beau parchemin venant de la peau d'une bête cachére, même si elle n'a pas été abattue rituellement. Ces feuilles seront ensuite cousues en rouleau. Il ne recouvre pas sa feuille d'un enduit (machoua'h) qui rend l'apparence belle et brillante mais qui s'écaillera ensuite avec les lettres et rendra le rouleau non cachér.
Il tracera sur le parchemin des lignes sans encre (sirtoute) qui guideront son écriture comme s'il y suspendait les lettres en dessous.

Se reporter à :
- le chémâ, la mézouza pour voir des exemples de règles d'écriture.
- voir l'écriture des lettres dans le Séfér Torah
 
 

Sur cette phrase du Chémâ Yisrael dans le Séfer Torah, on voit ici les tagguim,
ces traits verticaux placés seulement sur quelques lettres de la Torah,
sous des formes différentes et en nombres différents suivant les lettres.
Ils attirent également l'attention sur des sens encore plus élevés et moins évidents que ceux des mots et des lettres de la Torah.

(Cette page comprend des caractères hébraïques de la Torah. Prière de la respecter et de ne pas la placer dans un lieu
qui ne serait convenable à sa dignité.
Si on veut ne pas garder la page imprimée, la remettre à une guéniza qui existe en toute communauté juive ;
c'est un lieu où on met à l'abri les textes endommagés  de la Torah).


Le but de notre vie dans l'écriture du Séfér Torah

Moché a reçu cette prescription à la fin de sa vie et il l'a accomplie jusqu'à écrire 13 Sifré Torah (Sifré Torah est le pluriel de Séfér Torah) comme il est dit dans le Middrache Téhilim sur la paracha Tsav, 3 et dans le Yérouchalmi, Sota, fin de 5.

Quel est le sens de cette écriture liée à la fin de sa vie ?
Parce qu'il faut accomplir tout notre potentiel jusqu'au bout et, s'il manque une seule lettre, tout le rouleau de la Torah est invalide ; ainsi de nous. Cela rejoint ce qui est dit dans la particularité : "écrivez pour vous, kitvou lakhém". Nous ne réussissons notre plénitude que si toutes les composantes de la vie de la Torah sont passées en nous, dans toutes les composantes de notre être. C'est cela le tsaddiq, le juste, comme il est dit dans le Traité 'Haguiga 12b :
"âl âmoud é'haéd ha ôlam ôméd, vé tsaddiq chémo,
sur un seul pilier tout le monde se tient, et son nom est le tsaddiq".
Ce pilier est cette unité d'un être.
Le livre Dovér Tsédéq 5 le précise : le Séfer Torah doit être michélakhém (de vous, à vous) et non pas un héritage reçu car c'est bien de nous qu'il s'agit;
car c'est en cette part unique que nous sommes ('héleq hiouto) que Hachém nous a donné, fait et choisi.

D'où cette dernière mitsva de la Torah car elle exprime cette complétude et l'aboutissement : a'har ché kévar hichlim nafcho (après qu'il eut atteint la complétude de son être) vé nichtalém bé khol miné chélémout (et qu'il se soit complété en toutes sortes de complétudes).
C'est cela que nous disons dans la bénédiction après la lecture de la Torah : vé 'hayé ôlam natâ bétokhénou (et, la vie éternelle, Il a implantée en nous).

Ayant compris cette importance et ce qu'elle implique, lisons ce que dit le Traité Baba Batra 15a.
"Yéhoshua a écrit son propre livre et les huit derniers versets de la Torah comme l'indique une béraïta qui remarque qu'à la fin de la Torah en Dévarim 34, 5 il est écrit :"et Moché, serviteur de Hachém mourut là". Or Moché n'a pas pu écrire ces mots s'il était déjà mort ; cela nous indique que Moché a écrit tout ce qui précède jusque là et que Yéhoshua a écrit la suite. C'est la lecture de Ribbi Yéhouda.
Mais Ribbi Chiméône dit : "il n'est pas possible que la Torah n'ait pas été terminée jusqu'à la dernière lettre (par le même sofér, Moché) ; donc, cela veut dire que, jusqu'à ce verset Ha Qaddoche Baroukh Hou a dicté et Moché a répété et écrit (ce que nous faisons en écrivant le Séfér Torah, j'ajoute) ; mais, à partir de ce verset, Ha Qaddoche Baroukh Hou a dicté et Moché a écrit cette phrase avec ses larmes" !
Ainsi, Moché a reçu, répété, écrit, vécu toute la Torah jusqu'aux larmes si telle est la fin. Et c'est ce que nous devons faire et c'est ce qui est inclut dans cette écriture de chaque lettre de la Torah.

Nous comprenons aussi par là ce que voulait dire Ibn Ezra au sujet de l'expression "écrivez pour vous et enseignez-la" ; il dit : "il s'agit d'enseigner les téâmim difficiles qui éclaireront pour eux". Les téâmim sont les signes de cantilation que nous apprenons sur le site Modia, mais en hébreu les téâmim ce sont aussi les sens et les raisonnements inclus dans la Torah.
Nous comprenons aussi dans cette ligne ce que dit le Zohar III, 287a que, dans l'écriture de la Torah, ce jour-là, on reçoit le dévoilement.

Ecrire la Torah fournit ce dévoilement progressif comme chaque minuscule lettre apporte une bribe nécessaire du sens et le Séfér ha 'hinoukh (Livre de l'éducation qui voit la dimension pédagogique de chaque mitsva) dit avec une grande sagesse que les hommes font ce qui a eu une préparation pour eux. Ainsi, toute la préparation nécessaire dans l'étude et dans la pratique pour commencer à écrire un peu un Séfer Torah, fait que les sens de cette Torah nous seront dévoilés, clairs et passeront concrètement dans notre existence.
Dans le même sens, il explique la nécessité de posséder un Séfer Torah que l'on aura écrit car il sera (cela veut dire que "la Torah" sera alors) prêt (moukhane), et prêt toujours (tamid).
Cela nous montre que la Torah, même si elle concerne toute la collectivité d'Israël reste uniquement donnée à chacun individuellement et que la pédagogie juive est très développée pour  qu'il y ait cette appropriation par chacun (kol é'had vé é'had).

Il faut par là que les livres de la Torah abondent dans le peuple (lémaâne yirbou ha séfarim), pour qu'on lise toujours la Torah dans des livres nouveaux (bé séfarim 'hadachim) afin que la Torah soit chaque fois et chaque jour nouvelle pour chacun et renouvelée par chacun.

Dans cette ligne, un autre commentateur, le Méor êinayim, sur Vayetsé, met en valeur le mot "véâta" (et maintenant) concernant cette prescription de  la Torah d'écrire un Séfer Torah. Il parle aussi de hitgaloute haTorah, d'un instant de dévoilement de la Torah ; expliquons-le : chacun a pu vivre des moments où il a compris quelque chose et décidé de son orientation et a dit alors "je t'aime, ou je décide ceci, ou je prends telle orientation...".
Cela nous explique que c'est seul face à l'écrit et librement, dans la particularité absolue de chacun, que peut se faire la rencontre de toute la Torah et de tout l'être que nous sommes.
C'est en ce sens que le prophète Isaïe 54, 13, dit : ki kol banaikh limoudé Hachém (car tous Tes enfants sont des étudiants de Hachém.
Chaque détail du rouleau de la Torah peut être compris en ce sens. Ainsi, la largeur d'une colonne ne doit pas être plus large que trois fois le mot "lémichpé'hotéhém". Ainsi, la Torah ne sera jamais un texte trop large et elle pourra être saisie chaque fois en un seul de nos regards. Présente à nous pour que nous soyons présents à elle. Face à face.
Alors chaque détail est perçu, et nous pouvons alors apprendre tous les détails de la massorète (tradition d'écriture).
Que cette forme d'attention soit aussi un modèle de notre relation aux proches, ou de la relation à soi-même.
 
© Copyright
Dufour