29e Paracha : A'haré Mote - "Après la mort..."
Bien gérer les audaces mortelles. Comment étudier la Torah.

Vayiqra (Lévitique) 16, 1 - 18, 30



par le Rav Yehoshua Ra'hamim Dufour basé sur les livres de nos Sages
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Premier niveau

Plan

  • Mitsvotes et thèmes
  • Axe
  • Méthode juive d'étude
  • La mort des fils d’Aharone
  • Première approche
  • Seconde approche
  • Analyse du rôle de Aharone
  • Les lectures positives
  • Relier les deux lectures opposées
  • L'enseignement qui en découle
  • L'amour sans limite
  • L'enseignement au niveau du commun
  • Le silence face à l'échec
  • Conclusion
  • Règles de prudence
  • Humilité
Second niveau
Le second niveau : "la mort d'amour" est placé comme étude du thème "Déchirement" dans les Poèmes. 
C'est la conception complexe du Chla sur la mort , située dans le processus total de développement.

Lire ici les Pirqé Avote, les principes des Pères.
Audition de la paracha chantée (ORT)
téâmim achkénazim
 

Audition de la paracha chantée (Alliance)
téâmim sépharades

Audition de la haftara chantée (ORT)

Comment entendre ces enregistrements
 
 

Halakha : conduite juives et démarches
de l'entourage en cas de décès

Lecture recommandée :
L'aide aux malades et l'accompagnement
des grands malades (pour les familles et les soignants)
livre sur le sujet par l'auteur du site, intitulé :
La relation avec le patient (2)

Lecture recommandée :
André Neher, L'exil de la parole (Seuil. Paris).

 

Résumé. Nous allons voir dans cette étude que la Torah n'est pas un traité de théologie exposant une thèse par chapitre. Mais, la vérité divine à nous transmise est révélée seulement à celui qui se pose des questions sur un texte qui ne se dévoile que par là, selon des règles elles-mêmes transmises aux maîtres de la tradition. C'est la méthode que nous suivons ici. Sinon, nous aboutirions à des catastrophes, avec les meilleures intentions ; c'est la leçon de cette paracha.
En conséquence, a fortiori, il va de soi que des thèses théologiques multiples, qui relisent la Torah à partir d'un présupposé nouveau (alliance nouvelle, prophète nouveau, gourou nouveau, thèse psychologique, historique, etc) ne sont que des supercheries intellectuelles : la Torah, sachant ces procédés répétitifs en toute génération a mis explicitement en garde : il faut lire sur cela le chapitre 13 de Dévarim. La Torah n'est pas une thèse personnelle. Même si elle peut contrarier.

Cours de premier niveau

Mitsvotes et thèmes
1. La paracha A’haréi mote comporte les mitsvotes 185 à 212. Elles concernent d'abord l'interdiction faite au Grand Prêtre, le Cohen Gadol, d'entrer dans le Saint des Saints chaque fois qu'il le désire.
2. La paracha est nommée "après la mort" car elle parle des enfants d'Aharone a) qui s'étaient avancés vers Hachém et b) avaient péri.
Rachi montre que ces deux points (entrée dans un endroit particulier/mort) sont mis en rapport (ma talmoud lomar,  que veut dire la Torah... lékhakh néémar a'haré mote chéné véné aharone, il est dit après la mort des deux fils de Aharon, chéllo métou ba dérékh chémmétou vanav, afin que tu ne meures pas comme sont morts ses filsl) ; nous allons donc méditer ce rapport.
3. Les mitsvotes suivantes concernent les sacrifices du Jour de Kippour, le lieu de sacrifice des animaux, la conduite à prendre envers leurs sang, l'interdiction des mariages entre proches pour éviter les incestes, l'interdiction de l'homosexualité masculine, l'interdiction des rapports entre une femme et des animaux.

Axe
Il est important de constater que cette paracha fait la transition entre tout ce qui concerne le rôle du Grand Prêtre (le Cohen Gadol réparant les préjudices causés par Adam), et les prescriptions de sainteté concernant chacun des membres du peuple d’Israël.

Méthode juive d'étude

Elle consiste 
- à se poser des questions 
- sur ce qui peut sembler des anomalies dans le texte 
- car les sens importants sont transmis de cette manière. 
Donc : pourquoi ces mitsvotes sont-elles introduites par l'épisode de la mort des fils d’Aharone ?

La mort des fils d’Aharone et le sens du davar a'her.

Nous pouvons trouver trois types de commentaires sur cette question.
Dans la paracha Tsav (7, 1) et dans la paracha Chemini (10, 1) Rachi avait déjà présenté plusieurs arguments tirés du Middrache Rabba et de Torate Cohanim. En voici :
- certains, souvent cités, tirent des enseignements de cet épisode des fils de Aharone sur le plan de la conduite et constituent des mises en garde ; 
- d’autres mettent en cause Aharone ; 
- d’autres valorisent l’acte des fils d’Aharone.
Il nous faut donc mettre en relation ces commentaires différents pour comprendre le sens global. C'est ainsi que procède Rachi quand il présente plusieurs commentaires et dit avant de présenter le suivant "autre chose"  "davar a'her" : il nous incite à rechercher le sens de cette conjonction insolite où chaque sens présenté n'est que partiel. Il n'aligne pas des commentaires différents.
Nous allons donc tirer un enseignement majeur de cette mise en relation. Le tout, dans la ligne des commentaires du Chla haqqaddoche.

Première approche

Une première approche chez les commentateurs présente la mort de Nadab et Abihou (fils de Aharone) comme la conséquence d’un comportement négatif. 
Ils moururent pour plusieurs motifs différents et chacun est un enseignement qui demande de notre part de le méditer, d'y réfléchir pour en tenir compte dans notre comportement
:
- après avoir saisi leur encensoir, y avoir mis du feu et jeté l'encens selon une procédure inadéquate (Rambane sur Chemini 10 ; et, de là, notre verset 16, 12),
- pour avoir apporté devant Hachém un éche zara, un feu étranger
- pour l’avoir fait en un lieu et en un temps qui n’étaient pas le bon et sans que cela le leur eût été commandé (cf. Vayiqra, chapitre 10, dans la paracha Chémini),
- pour avoir enseigné une halakha (règle de conduite selon la Torah) en ce lieu et en ce moment, alors qu'ils ne pouvaient pas le faire en cet endroit (Traité Erouvine 63),
- pour avoir enseigné et officié devant leur père alors que c’était son rôle à lui,
- seul Moché pouvait entrer quand il le voulait, Aharone pouvait entrer à certains moments mais non pas eux qui ne pouvaient se substituer à ces grands,
- pour être entrés là sous l'influence du vin ou d’un boisson forte,
- ils auraient mal orienté leur intention, vers la midda féminine de justice pour l’apaiser au lieu de l’orienter directement vers Hachém, ce qui explique le curieux féminin du verset de Bamidbar 16, 7 (vayassimou âléya qétér : âléya).

Seconde approche

La seconde approche reconnaît l'importance de ces erreurs et ces enseignements de mises en garde mais elle constate qu'ils ne suffisent pas car ils n’expliquent pas 
- la part d’Aharone lui-même, 
- ni les termes positifs employés par la Torah concernant les deux fils. 

Analyse du rôle de Aharone

Autres questions. Remarquons que ces deux fils qui meurent dans ce drame ne sont pas nommés par leurs noms "Nadab et Abihou" mais sous la dénomination : "les fils de Aharone" ; nous devons donc chercher le sens aussi dans cette direction de la dépendance filiale. C’est probablement une allusion (un réméz) envers la responsabilité du père entrainant ses enfants, dans la ligne des enseignements tirés de l’épisode du veau d’or. Moché le dit explicitement en Devarim 9, 20 : 
(ouvé Aharone hiteanaf Hachém méod lé hachmido
et Aharone a irrité grandement Hachém jusqu’au point de le faire anéantir,
véétpallél gam baâd Aharone,
et j’ai prié en faveur de Aharone).
Rachi nous fait entendre que la prière de Moché n’a pu sauver que la moitié des quatre fils. La responsabilité de Aharone est conforme à la régle du deuxième des commandements, en Chemote : poqéd âvone avote âl banim, je ferai valoir la faute des pères sur les enfants jusqu’à...); le traité Yoma 87 a développé cette conception.

Les lectures positives

Essayons de comprendre ce qui nous est proposé, à travers l'analyse que le Chla fait des divers commentateurs par la méthode classique utilisant la similitude de mots utilisés dans des contextes différents de toute la Torah.
Il met en valeur l’utilisation du terme positif de "sacrifice" qui est employé dans la Torah pour la mort de Nadab et Abihou.
Dans le même sens, déjà à la fin de la paracha Tsav (8, 6), il est dit que Moché "approcha" ou "sacrifia" Aharone et ses fils (vayaqrév Moché éte Aharone vééte banav) ; ils servent donc eux-mêmes de sacrifice, dans la même démarche que celle de Yits'haq offert par Avraham (Béréchite ch. 22) et ces hommes cessent alors d'être quelque peu étrangers (zarim) à l'ordre de Hachém.
La tradition dit qu'ils contribuent efficacement à la "réparation" (au tiqqoune) d'Adam et de l'humanité ; en effet, ce lien est suggéré par le mot du début de Vayiqra (1, 2) parlant d'Adam quand il est dit : adam ki yaqriv mikém, "un homme-adam, quand il se sacrifiera de l'intérieur...". 
Remarquons aussi, dans cette direction donnée par nos Sages, que le texte parle de ce qui s'est produit pour ces deux fils dans les termes mêmes qui sont employés pour la consommation par le feu des restes des animaux sacrifiés : feu qui mange (10, 2 vatétsé éche milifné Hachém va tokhal otam, et un feu s'élança de devant Hachém et les dévora), sacrifice (16, 1 : a’haré mot chnéi béné Aharone béqorvatam lifné Hachém vayamoutou, après la mort des deux fils d’Aharone qui, s’étant avancés-sacrifiés devant Hachém, avaient péri).
En tout ceci, le texte nous montre que Aharone et ses fils étaient à la fois le sacrificateur et la victime.

Cette base étant posée, nous constatons alors que ces fils sont morts dans une relation de "sacrifice"
Et, si le texte (16, 1) l'exprime par ces mots : "dans leur rapprochement-sacrifice" (béqorvatam lifnéi Hachém), c’est pour dire qu'ils ne s'agit pas seulement de la réalisation d’un sacrifice mais d’un sacrifice caractérisé par l’intensité de leur proximité avec Hachém, ou de leur trop grande proximité avec Lui.

Ajoutons d’autres éléments en ce sens :
- cet épisode ouvre le passage sur le rite de Kippour, sacrifice mortel où le peuple reconnait ses fautes, se sacrifie et déplace l’immolation effective sur un autre qui est sacrifié (séir lé âzazél, le bouc émissaire).
- Moché lui-même parle en termes élogieux de Nadab et Abihou quand il explique à Aharone leur mort ;
- il n’est pas dit d’eux "qu’ils ont été exterminés de l’assemblée" (Bémidbar 16, 33) alors que cela est dit de la bande de Qora’h qui est exterminée : (vayovedou mi tokh ha qahal) comme le souligne le Zohar (III, 58 b). Il tire de là qu’ils sont disparus seulement comme corps mais non comme néchama (âme).
- Nadab et Abihou sont également loués dans les termes des psaumes (116, 15) : "elle est précieuse aux yeux de Hachém la mort de ceux qui l'aiment". Et le Zohar utilise même, en un jeu de mots, les termes du Cantique des Cantiques 1, 3 pour décrire leur acte: (âlamote ahévoukha, al-amote, les jeunes filles t’aiment, sur la mort).

Relier les deux lectures opposées

Dans le judaïsme, la vérité est dialectique et complexe comme l'est donc la composition du mot "émét, vérité", composé de la 1e lettre de l'alphabet, de la lettre finale et de la lettre du milieu.
Il faut donc tenir compte simultanément de ces deux grandes lectures (la mise en garde et l’éloge) pour découvrir le message que la Torah veut nous dire avant de nous enseigner le détail des pratiques qui nous sont nécessaires pour devenir qéddochim, saints ; approchons-nous de ce message.
Une question importante est ouverte par la Torah : le lien avec Hachém étant un lien de vie, et les fils d'Aharone ayant accompli un sacrifice-rapprochement comme il le fallait, sont-ils morts pour la faute d'une transgression ou par un excès qui amenuiserait quelque peu la valeur de leur geste ?
Certes, sur le plan de l'acte visible (le nigla), ils seraient morts pour avoir enseigné une halakha en ce lieu et en ce moment, alors qu'ils ne pouvaient le faire en cet endroit (Traité Erouvine 63) ou pour n’avoir pas respecté toutes les précautions nécessaires quand on touche à la sainteté.
 

Mais, la suite du texte du Zohar nous le montre, le sens véritable ne serait pas celui de l’interdit transgressé mais celui d’un ajustement incertain car il y a des lieux et des temps où c’est la rigueur qui est en action et il en est d’autres où c’est Ra’hamim, la miséricorde ; il est des temps où Hachém est proche (psaume 145, 18) et des temps où il est éloigné (Yermiyahou,Jérémie 31, 2). Nadab et Abihou n’ont pas connu suffisamment ces dispositions et secrets des lieux et des temps que leur père, lui, possédait.
C'est une  allusion aussi (III 59 b) au fait qu’ils étaient deux hommes alors que, selon le Zohar, ce qui  permet  aux humains de pressentir la présence divine (Chékhina), c’est le mouvement du couple, du masculin et du féminin (à travers les mouvements des kérouvim, chérubins, sur l'arche de l'alliance).


Aharone savait attendre ce mouvement des kérouvim et s’y soumettre. Il ne fallait s’approcher de cette sainteté que dans l’union du masculin et du féminin au niveau le plus pur ; et les commentateurs soulignent aussi que Nadab et Abihou étaient une seule âme (néchama) masculine en deux corps et ils ne pouvaient donc pas participer véritablement à cette dynamique duelle ; ils ne trouveront cette altérité de masculin au féminin que lorsqu’ils se réuniront dans la seule néchama de Pin’has qui trouvera femme. C'est un enseignement trop complexe pour le détailler ici.
Ainsi, par certains aspects, Nadab et Abihou étaient parfaitement dans la direction de ce que Hachém demande ; mais, par d’autres, ils n’étaient pas en mesure d’assumer cette fonction. Cet épisode tragique nous enseigne l'importance des règles internes de ce qui concerne la sainteté. D'où le rôle important des véritables Sages dans le peuple juif, qui connaissent la complexité de la vérité de la Torah, du éméte.

L'enseignement qui en découle
Nous comprenons maintenant le lien entre l’ensemble des enseignements : 

1. Ces deux fils nous sont donnés comme exemples positifs en raison de l’intensité de leur désir et de leur amour envers Hachém, qui est le différent, l’autre, le séparé, le qaddoche et que nous rejoignons en faisant ce qu’Il nous demande et en étant davantage proche de Lui puisque nous sommes profondéments faits à Son image. Et, à ce niveau, ils sont exemplaires car Hachém demande les cœurs, notre amour, de l’aimer de toute notre être, de tout notre cœur et de tous nos biens.

2. Mais il ne faut pas nous laisser mener par la seule puissance du désir, le meilleur soit-il ; et toute la science que Hachém nous a transmise par Moché est l’art de nous mettre en relation avec Lui sans être brûlé ni détruit dans le corps (car l’âme resterait inaltérable). Moché a transmis cette science à Aharone et à Yehoshua. Voyez ici la chaîne de la transmission.
Cet épisode est donc bien placé pour nous apprendre les pratiques qui feront de nous des "qéddochim (saints) car Il est qaddoche (saint)", mais  en évitant autant
- la froide mécanique des obligations religieuses, 
- les erreurs d'enthousiasme juvénile qui peuvent conduire à des préjudices.
Ce sont deux écueils qui sont à éviter également.

3. L’enseignement de cette régulation est importante car elle nous apprend que la conciliation du divin et de l’humain peut tomber dans différents modes destructeurs :
- la fuite du divin caractérise ceux qui perçoivent à juste titre combien la Torah sépare des autres valeurs habituelles et qui voudraient s’en débarrasser par toutes les solutions possibles (mais l’histoire et le Créateur les rattrapent toujours) ; 
- les excès de ceux qui s’octroyent le pouvoir illusoire de commander au divin comme s’il était leur jouet personnel ; ils annoncent la solution des problèmes suivant leurs humeurs, leur idéologie et leurs désirs (ce que la tradition appelle "yayine, le vin"). 

4. Cet épisode nous enseigne combien le domaine du religieux est nécessaire mais périlleux et demande à la fois un enthousiasme absolu et une prudence également absolue, deux qualités contradictoires qu’il faut cependant tenir comme on le fait en parvenant à tenir les deux extrêmes du alef et du tav quand on dit "tu" à quelqu’un, alors que la compréhension véritable et véridique est presque impossible. Et Hachém, lui qui est aléf, mém et tav (émét) nous y aide.

L'amour sans limite

Mais la qualité de l’être et la qualité de l’amour de Nadab et Abihou ne sont pas mis en question, par leur mort ; au contraire, ils nous ont appris ce que peut être l’amour sans limite et ils en sont loués. Ils manquaient d'expérience et auraient dû seulement prendre en considération la sagesse de leur père.
Ainsi, sur le plan profond (nistar), ils seraient morts pour être entrés là sous l'influence du vin (l'excès) : il ne s'agit pas du vin physique mais de la connaissance des aspects cachés de la Torah, car le vin (yayine) en est rapport avec le secret (sod) comme l’exprime leur guématria identique, 70. Et c'est de ces morts-là, nobles morts dans la douceur du secret divin, que le psalmiste dit : (yaqar béêiné Hachém hamavta la’hassidav, elle est très précieuse à Hachém la mort de ceux qui l'aiment" (psaume 116, 15). 
Précisons cette notion qui n’est pas une image poétique. Nos Sages parlent de la "mort par un baiser divin" (mitate néchiqa)  comme Rav Na’hmane bar Yits’haq, en Bérakhote 8a, commentant le verset des Proverbes 8, 35 ("celui qui m’a trouvé a trouvé la vie -motsi matsa- et il a saisi le ratsone -volonté- de Hachém mais celui qui me manque se perd lui-même ; me haïr c’est aimer la mort"). Il l’explique par le verset 68, 21 des psaumes qui parle des délivrances de la mort (totsaotes, -même racine que trouver) ; de même qu’il y a de nombreuses façons de vivre, il y a 903 manières de mourir et la plus douce est le baiser : cette mort par le baiser est aussi douce que le retrait délicat d’un cheveu de dessus le lait (néchiqa domia kémich’hal binita mé’hélba). Le Zohar I 168a reprend ce thème en disant qu’il s’agit alors d’une "proximité de l’être dans son essentiel" (hi déviqouta dénafcha béîqara).

Dans cette ligne, le Talmud et les middrachim mettent cette expérience de la mort de Nadab et Abihou en parallèle avec celle d'autres qui sont entrés dans les secrets et qui en sont rarement sortis indemnes : 
- Adam qui a échoué dans le Gane Eden et a péché.
- Noa'h qui n'était pas prêt à supporter les découvertes et, prudemment, ne s’y est pas trop exposé, et donc n'a pas pu enseigner, causant par là un préjudice pour sa génération .
- Avram qui, même depuis l'Egypte, a su "monter vers le Sud" (vayaâl... hanéghva, Béréchite 13, 1) pour atteindre la sagesse, comme le dit le Traité Baba Batra page 25.
- Ribbi Aqiva qui est entré complet dans le pardès et en est sorti sain et sauf, contrairement à ses trois accompagnateurs. Parmi eux, ben Azzaï eut le même sort que les fils d'Aharone et mourut de ce bonheur. Car il ne s'agit pas là du type habituel de mort découlant de notre condition humaine actuelle, résultat de la faute, comme le dit le psaume 49, 13 : "les hommes ne se perpétuent pas dans leur splendeur, semblables aux animaux, tous ont une fin".
- quant à Moché, il n'est pas entré dans le pardès, il y était chez lui, voilà pourquoi il est dit qu'il a "reçu" la Torah tandis qu'il l'a "transmise" à Yehoshua (début de la 1e michna des Pirqéï avote, Principes des Pères). Il a reçu (qibél) car il était "dans le contenant" et il entrait en relation quand il le voulait, en "face à face", panim él panim.
- Yehoshua a vécu aussi dans cette tente mais il n’y recevait pas directement la lumière, elle lui était reflétée par Moché comme la lune la reçoit du soleil. Celui qui est dans la lumière, comme Moché, ne sait pas toujours qu'il est dans la lumière et elle ne lui semble pas secrète. Ensuite, en descendant de niveaux d'être, la Torah fut ainsi transmise aux anciens, puis au peuple. Et lui, Yehoshua, savait tenir l’équilibre entre le désir d’amour et la réalité, motif pour lequel il put aussi guider le peuple dans ces voies comme il est dit que jusqu’à sa mort, tout le peuple d’Israël fut fidèle à toute la Torah.
A la lumière de ces éclairages, qu'en fut-il donc pour Nadav et Avihou, les fils d'Aharone, et pourquoi est-il important de nous transmettre ces enseignements à nous qui ne sommes pas de tels êtres ?
Nadav et Avihou ne sont pas morts pour la punition d'une transgression mais dans la proximité de leurs néchamotes avec Hachém et dans un manque de régulation entre le corps et l’âme alors que leurs corps n'étaient pas capables de la supporter (c’est là qu’intervient aussi le rôle des parents pour éduquer les enfants à la pondération et à la prudence dans l'idéal) : leurs néchamotes (âmes) sont restées dans les cieux, dit le Chla, et c'est cela qui a causé leur mort.
Comme il est écrit : (biqrovaï aqaddéche, je serai sanctifié par ceux qui me sont proches" (Vayiqra 10, 3) ; c'est ceux-là que louange le psaume 116,15. 
Cette proximité-là était déjà de l'ordre de la vie que l’on partagera dans le monde à venir, mais elle était prématurée.


L'enseignement au niveau du commun

Face à ces niveaux d'amour et d'union, il ne s'agit pas de dire s'ils ont eu raison ou non ; il ne s'agit plus de "raison". Qui peut prétendre être d’un niveau assez élevé pour se placer là en juge ? Pour nous, il suffit d’en tirer les enseignements à notre petit niveau.
Cet épisode ne nous enseigne pas sur la grande mort, inévitable, mais sur la petite mort d’amour de chaque instant ; elle peut prendre trois formes :
- refus d’aimer Hachém en se tournant vers les idoles médiocres des veaux d’or contemporains, 
- refus en se tournant vers le veau d’or de l’application mécanique des actes religieux sans âme, 
- refus d'aimer Hachém en brûlant d’amour sans réaliser lentement les mitsvotes de l’amour quotidien. En ce sens, des religions se sont créées ensuite, s'inspirant partiellement de la Torah et partiellement des autres cultures et elles ont taillé à leur aise dans la Torah en refusant une part des mitsvotes et en gardant les valeurs et l'amour. L'histoire a démontré combien ce pilotage a été désastreux et source de massacres continus, de siècles en siècles, comme une fusée dont on lancerait des pièces essentielles par la fenêtre exploserait : on juge l'arbre à ses fruits disait un sage.

Le silence face à l'échec

Une seule attitude est pertinente chez ceux qui peuvent savoir et agir en ces matières : une grande connaissance, un grand apprentissage et, en cas d’erreur ou d’excès (car il n’est aucun apprentissage sans erreurs dans la condition humaine), le silence.
Ce fut la réaction d'Aharone après que Moché lui eût expliqué la nature de la mort de ses fils.
C'est aussi la règle que demande Dieu aux amis de Job par trop bavards face à l’épreuve divine qui se joue entre Job et son Créateur. 
C'est aussi la règle de Ribbi Chimeône ben Rabbane Gamliel dans le premier chapitre des Pirqéï avote : "j’ai passé toute ma vie au milieu des Sages et je n’ai jamais rien trouvé de plus avantageux pour le corps que le silence. Etudier la Torah est très bien mais ce n’est pas l’essentiel qui est l’acte et celui qui multiple les paroles mène à la faute". 
C'est qu'il y a deux voies pour sanctifier totalement le corps dans les petits pas de la vie quotidienne :
- la première est celle du qiddouch hachém dans le martyre (soyez qéddochim, 11, 45), la seconde est celle de Nadav et Avihou, Hanoch (Béréchite 5, 24) et Elicha (II Rois 2, 11) ;
- la mort est dûe alors à un excès de proximité de l'âme avec Hachém, elle est comme brûlée et le corps ne peut plus être son enveloppe tant que nous sommes dans la phase de ce monde-ci. Le corps reste intact mais il est abandonné par l'âme. On peut souhaiter au moins que ce soit le cas à l’heure où l’âme doive fatalement abandonner son corps.
Le Chla insiste sur le fait qu'il peut s’agir d’un moment d'amour, ce qui nous explique la joie de Ribbi Aqiva (Bérakhote 61) malgré ses souffrances en ce moment-là. Tout cela existe.

Conclusion

Les enseignements importants de cette paracha doivent être traités avec prudence.
- l'enseignement majeur est celui de l'amour : nous rappeler avec quelle intensité extrême Hachém aime Son peuple et combien il nous est demandé, en retour, de L'aimer comme le dit le début du Chémâ, jusqu'au bout de tout. En amour, qui n'a pas tout donné n'a rien donné.
- cela doit aller jusqu'à l'acceptation du qiddouche Hachém (sanctification par le martyre). Il ne s'agit pas de grandes rêveries mais d'abord de l'acceptation des épreuves et souffrances dans le silence et la bénédiction comme nous l'enseigne Aharone (10, 3-10), dans les formes discrètes de la vie quotidienne où il faut accepter la volonté de Celui qui, seul, sait qu’elles sont Ses voies.
- il est important d’étudier auprès des avotes (pères) qui nous ont transmis leur science et leur expérience, auprès de véritables maîtres qui connaissent à la fois la Torah et la complexité de l’existence.
- ces enseignements doivent nous inciter à analyser exactement pour situer le niveau où se trouve notre être et à prendre les mesures pertinentes, en conséquence, pour assurer le développement optimal de l'intériorité-intensité d'amour et de la sagesse adaptée à notre résistance corporelle : comme l'expliquait Moché nous avons un devoir d'amour et aussi un devoir de vivre, de distinguer entre le sacré et le profane, d'enseigner la Torah aux enfants d'Israël, toute la Torah. Tout cela qui semble contradictoire est proposé simultanément : cela demande donc un examen approfondi de soi, d'abord pour connaître son propre être, ses fonctions, pour apprendre à discerner, apprendre à aimer, à agir, apprendre à garder le silence. Heureux qui trouve des amis, des compagnons de chemin, des livres ou des maîtres capables d'accompagner sur ces voies nobles et très subtiles de la Torah. Sans cela, ce n'est pas possible.
Pour garder l'équilibre, D.ieu a donné à Moché trois outils : l'étude, la pratique intégrale des mitsvotes et l'humilité.

Veillons donc aux règles de prudence de Rabbane Chimeone bén Gamliél pour lesquelles il ajoutait ces mots qui peuvent assurer le bonheur en ce monde, et permettre au monde de subsister : "le monde se maintient par trois dynamiques : la vérité, la justice et la paix... dans tes portails (cf Zacharie 8, 16).
Mais ne renonçons pas non plus à la grandeur infinie de la Torah comme, après la phrase de Rabbane Chimeone, Ribbi ‘Hanania bén Âqachia dit ces mots que l’assemblée proclame avant le qaddiche : "Hachém le désire ainsi dans Sa justice, Son tsédéq, il a voulu que la Torah soit glorieuse et majestueuse", Hachém ‘hafats lémaâne tsidqo, yighdile Torah véyaedir, Isaïe 42, 21).


Humilité

Si Hachém a estimé qu’il était bon et nécessaire de nous transmettre ces lumières excessives pour nos petites tailles et pour nos fragilités et pour nos défauts, ce n’est pas à nous de juger ni de décréter qu’elles ne sont pas notre voie, ni que nous n’en sommes pas dignes. C'est cela l'humilité : accepter l'extraordinaire Torah, simplement telle qu'elle est et parce qu'elle nous est donnée ; c'est le premier mot du Juif chaque matin : Modé ani,  je reconnais, j'accepte.
Hachém nous a donné Sa Torah et ce maître-lumière qu’est Moché ; donc,
- à nous de l’accepter,
- nous devons même accepter d'oser dire le grandiose qaddiche et nous associer à ce que disent les anges (Baroukh kévod-Hachém miméqomo, bénédiction la gloire de Hachém depuis Son lieu).
- Lui Seul est capable de lier toutes ces questions contradictoires de la lumière et de la médiocrité, voilà pourquoi on doit encore le reconnaître à l’heure où la mort est rencontrée, dans les petites morts ou dans la grande mort, et alors on le bénit encore en disant que, Seul, Il sait en cela où est la vérité que l’on ne peut comprendre, Lui qui est bénédiction (Baroukh dayane haéméte, Béni est le juge de vérité).
Allah akbar, "Dieu est grand", dit-on en arabe ; et notre tradition dit qu’Il est dans les hauteurs : Adir bamarom Hachém. Plus haut et plus grand que nous. 
Et Il a voulu, gratuitement, par un effet de sa bonté, nous faire à Son image et à Sa ressemblance, nous faire connaître Son Nom et Sa Torah, Son peuple et Sa terre, et ces secrets de la vie et de la mort, des épreuves et  des dépassements. Lui sait pourquoi. Ce n'est pas le lot de quelques individus éprouvés, c'est le lot de chacun, pour vivre plus, dans la vérité.
Il peut espérer de tout cela, de notre part, un peu de reconnaissance, aucun jugement, de la confiance affectueuse.
Et de la patience. De l’intensité, mais toujours de la prudence.
Nous avons eu la démonstration qu'un épisode de la Torah possède de nombreuses facettes, qu'il faut savoir les relier pour colmprendre le sens.
Donc, ces sesns différents ont été véhiculés par des traditions différentes pour nous faire écouter et aimer l'ensemble du peuple. Il ne est de même aujourd'hui: nous n'avoncerons que lorsque nous aimerons et connaîtrons les différentes traditions qu'ils faut prendre en considération. Ainsi d'un séfer Torah qui n'est valable et cashér que dans la conjonction de toutes ses lettres exactes.

Il est évident que l'intégration de cette étude ne peut se faire sur le temps d'une seule lecture, il faut y revenir, y réfléchir, méditer. Sans cela, ces enseignements ne peuvent pas être compris. Ces enseignements ne sont pas simples à accepter, ils ne sont pas simples à étudier non plus, ni à synthétiser ainsi ; cela nous a demandé des années d'étude pour parvenir à trouver ces sources précises, sérieuses, certaines, de la tradition, les relier et les comprendre dans l'axe sûr de la tradition sous le guidage sûr et affectueux de maîtres qui ont reçu la tradition.

 
Apprendre le vocabulaire de cette étude.

 

Lire le second niveau : "la mort d'amour" est placé comme étude du thème "Déchirement" dans les Poèmes. 
C'est la conception complexe du Chla sur la mort , située dans le processus total de développement.

Poèmes liés au thème "Déchirement".

Et lire le Premier chapitre des Pirqé Avotes, Les Principes des Pères.